Saltburn - Emerald Fennell (2023)

J'ai eu plusieurs difficultés avec ce film d'Emerald Fennell. Si je m'étais déjà fait une idée de son esthétique après Wuthering Heights (2026), j'ai tout de même été surprise de la récurrence des thèmes, des catégories de personnage, et même de l'esthétique en elle-même (colorimétrie, plans, décors, cadres…). Sur ce point, la même critique demeure : tout cela est très beau, très maîtrisé, mais surtout très lisse, très propre, très instagrammable. Je garde encore cette impression que ses films sont faits pour être découpés en petits extraits isolés, se satisfaisant très bien d'eux-mêmes et postés sur les réseaux pour devenir viraux et attirer une plus large audience. S'il s'agissait de moments courts, anecdotiques, cela ne poserait pas de problème, or ces moments sont légion dans Saltburn et donnent au tout un goût de panneau publicitaire continu. En tout cas, on ne peut pas lui enlever ça, Emerald Fennell maîtrise très bien l'art du marketing et de la communication. Elle réunit et met en scène avec brio tous les clichés élitistes que le public peut attendre : grand château, couleurs pop, Jacob Elordi en sex symbol (ce n'est pas une critique, mais on remarquera que c'est un choix particulièrement facile), grosse soirée, musique entraînante, des étudiants d'Oxford, un majordome bourru, et j'en passe.

Au même titre que Wuthering Heights, Saltburn donne l'image d'un film subversif, rock-n-roll presque, sulfureux tout du moins. On y retrouve tout ce qui est nécessaire pour que cela soit le cas : intrigues amoureuses croisés, sexe, argent, démesure, luxure, jalousie. Un film sulfureux… mais surtout très très bourgeois. Sans essayer de faire de la psychologie de comptoir (j'essaye quand même), ce film m'a donné l'impression de voir la perception que la bourgeoisie se fait de l'aristocratie et son irrépressible envie d'y avoir accès. A Saltburn, tout est beau, organisé, démesuré, il y a tout ce à quoi on peut rêver, tout ce à quoi il semble que l'on devrait aspirer. Mais où est la subversion ? La subversion est dans l'esthétique et dans le marketing, pas dans le film en lui-même (encore une fois, comme dans Wuthering Height). Alors qu'on s'attendrait à voir ce milieu "parfait" dynamité, il n'en est rien.
La "dynamite" que nous propose Fennell est le personnage d'Oliver, un garçon moins riche que Félix et sa famille, mais toujours riche (ne nous inquiétez pas pour lui, ses parents vivent tout de même en "banlieue" pavillonnaire dans un cadre particulièrement luxueux) bien que l'on essaye de le faire passer pour un pauvre bougre démuni et maltraité par la fortune, arrivé à Oxford par la force de la méritocratie et de sa volonté de faire. Oliver parvient à s'infiltrer dans la famille de Félix au point d'hériter, au bout du compte, de Saltburn. A quoi assiste-t-on alors durant ces 2h11 de film ? A rien de moins qu'au vol d'une propriété aristocratique par un faux personnage populaire. Oliver file à propos de lui-même la métaphore d'une maladie, comme si à partir du moment où Félix entre en contact avec lui, il se fait corrompre, et comme un cancer, Oliver va attendre toutes les cellules familiales, jusqu'à ce qu'il ne reste plus personne. Le propos social que l'on peut tirer de la construction de cette intrigue me semble donc particulièrement problématique, mais ce n'est pas ce qui m'a le plus déranger.

La fréquentation du "peuple" qui vient dégrader l'aristocratie au point de conduire à son inévitable ruine est un trope de la bourgeoisie (de Bel-Ami, au Talented Mr. Ripley en passant par Le Rouge et le Noir), rien de nouveau sous le soleil pour le moment, sinon la réitération de vieux clichés éculés. Non, ce qui est vraiment dommage c'est la fin du film, où toutes les réponses de l'intrigue nous sont données ! Au lieu de nous laisser méditer à l'entreprise d'Oliver (quand a-t-il commencé à avoir des vues sur Saltburn ? quelles actions sont véritablement de son ressort ?), ou même en douter (est-ce vraiment de son fait ou s'agit-il bien d'un coup du destin ?), Emerald Fennell rembobine le fil de l'intrigue et nous révèle toutes les magouilles d'Oliver. Quel dommage ! Là où l'intérêt du film aurait pu se stabiliser, elle le vide de sa substance et ne nous donne plus rien à se mettre sous la dent. Et c'est bien dommage !
★★⯪☆☆
