Pardon : un seul/e en scène
ORGANISATION ESPACE SCÉNIQUE
immense bibliothèque qui encadre la scène, bordélique, les livres sont posés ça et là sans ordre apparent, la structure doit être massive, il doit y avoir des livres partout, par terre, sur les meubles, etc. Ils envahissent l'espace, presque jusqu'à gêner les déplacements. Il y a également une table, avec une pile de feuilles dessus, des stylos, et une chaise, quelques meubles ci et là avec une lampe et un lecteur vinyle sur lequel passe la musique de Brel, il y a aussi un piano, sur lequel sont posés des livres.
commence Pardons de Jacques Brel
(une personne, le genre et l'âge importent peu, seule au milieu de la scène, debout, danse, s'amuse sur la musique, imite le piano puis la trompette, chante de temps en temps, jusqu'à ce que la musique se termine, elle va retirer le vinyle)
Pardons, Jacques Brel, 1957. C'est la musique préférée de ma mère, elle adore Brel. Depuis aussi longtemps que je peux me souvenir, il a toujours été là, avec nous, chez nous. Partout où elle était, il y était aussi, et ce encore aujourd'hui, même si c'est d'une autre manière. Déjà quand elle était enceinte de moi, elle n'écoutait que ça, ce qui avait tendance à agacer mon père, mais il la laissait faire, et ça ne s'est jamais vraiment arrêté. Mon père s'est mis à râler de moins en moins avec le temps, je les trouvais souvent dans le salon le soir, en train de danser sur Ne me quitte pas lorsqu'ils se sentaient mélancoliques, ou sur La valse à mille temps quand ils étaient d'humeur plus festive. Quand j'étais plus petit, mon père me mettait sur ses épaules et on dansait tous les trois jusqu'à très tard dans la nuit, on oubliait l'heure, le monde autour, le travail, les devoirs, plus rien n'existait à part nous trois. Maman s'évertuait à me répéter qu'il fallait que je me tienne bien droit et que je devais bouger mes pieds, que ça n'était pas possible d'être aussi statique ; elle m'attrapait les hanches et les faisait se balancer de droite à gauche, en suivant le tempo. Parfois elle me traitait de pingouin, ça faisait rire mon père, moi un peu moins mais j'ai fini par rire aussi, une fois que j'ai eu un peu plus confiance en mes mouvements. Brel n'a jamais vraiment quitté notre maison. Même pas "vraiment", en fait il ne l'a jamais quittée. Je ne sais toujours pas si je l'aime à cause d'eux, à cause d'elle, parce qu'il était constamment là et que je me suis accoutumer à sa présence, m'y habituant et finissant par l'apprécier, ou parce que je l'aime tout court, moi-même, profondément. Ça changerait pas grand chose en réalité. Le résultat reste le même, peu importe la raison. C'est viscéral, c'est quelque chose qui se passe dans mon corps quand je l'entends, lui, sa voix, ses mélodies, son timbre. Je l'imagine, en face de moi, seul au milieu d'une scène nue, dépouillée de tout, si ce n'est d'un piano et, au centre, d'un micro, derrière lequel il se tient. Il est là et il chante, pour moi seul, je suis la seule personne qui l'entende, il n'y a personne d'autre que lui et moi. Il porte un costard, avec une cigarette glissée entre les doigts, qui suit les va-et-vient de son bras, au rythme de la musique. Et cette voix, cette voix inimitable, reconnaissable entre toutes. Cette voix qui sort du plus profond des tripes, de ses tripes à lui, et d'aucunes autres. C'est comme ça que ça se passe à chaque fois. (pause) Sauf pour cette musique. Quand j'entends cette mélodie au piano, ces premières notes (il va au piano et joue les 9 premières secondes de Pardons, avant que Brel ne chante), je ne vois qu'elle. Il n'y a que ma mère, son visage, son sourire, ses pleurs, sa douceur, sa puissance, la ferveur de son corps quand elle danse, la délicatesse de ses baisers, la fraîcheur de sa main dans la mienne, la légèreté de ses doigts sur le clavier du piano (il commence à jouer la musique). J'ai mis du temps à comprendre pourquoi c'était sa préférée. Pourquoi celle-ci plutôt qu'un Quand on n'a que l'amour, ou Mathilde, ou mieux, Amsterdam ! Ah oui, Amsterdam ; celle-là, celle-là c'est vraiment ma préférée (il commence à la jouer au piano). Quelle puissance ! Ses r roulés si parfaitement, ses langueurs infinies, ses sonorités tonitruantes, cette voix triomphante, ce désespoir dans les dernières phrases, ce cri de douleur qui habite mon esprit jour et nuit depuis la toute première fois où je l'ai entendu, comme un appel à l'aide, une supplication ! Quelle merveille ! (il continue à jouer et fini par s'arrêter, il quitte le piano) Je m'arrête maintenant sinon je ne m'arrêterai jamais. Cette musique est parfaite, tout simplement parfaite. Mais avec ma mère, c'est toujours Pardons qui revient, inlassablement. J'ai fini par me demander pourquoi, de manière presque obsessionnelle : pourquoi celle-ci ? Je cherchais dans les silences, dans les blancs laissés entre chaque mots, un souvenir auquel je n'aurais pas accès, une aventure nichée dans les espaces séparant chaque lettre. Je cherchais. Je cherchais à m'en rendre malade, refusant de lui demander pourquoi. Pourquoi je la trouvais parfois le soir, dans ce bureau, son bureau, sur cet exact piano, prostrée, son mascara traçant le contour de ses joues, incapable de formuler une autre phrase que "c'est tellement beau", murmurée dans un souffle, comme si la prononciation d'un seul mot de plus aurait pu la tuer. C'est plus tard que je m'en suis aperçu, lors d'un jour banal, d'une banalité affligeante, mais c'est là que ça m'a frappé : ma mère s'excusait tout le temps. Pour tout et pour rien. Lorsque quelqu'un la bousculait dans le métro, lui marchait sur les pieds dans la rue ou lui parlait mal, c'était toujours elle qui s'excusait. Même si elle savait qu'elle n'était pas en tort, même si elle n'y avait aucune raison de le faire, elle demandait pardon. Encore et encore. C'était presque comme si elle s'excusait d'exister.
Elle, qui me paraissait être la personne la plus forte, elle qui avait réponse à tout, qui avait tout lu, et qui faisait pourtant preuve d'une humilité à toute épreuve : elle ne coupait jamais la parole, écoutait toujours les gens parler même quand elle n'était pas d'accord, et quand c'était le cas, elle expliquait toujours pourquoi, d'une manière douce et posée. Jamais elle ne s'est énervée, jamais elle n'a crié, jamais elle n'a ne serait-ce que haussé le ton. Ma mère était la maîtrise de soi incarnée. Cette force de caractère, que je considérais comme absolument inébranlable, disparaissait pourtant subitement lorsque nous n'étions plus seulement tous les trois.
Ma mère n'a jamais cru en elle, elle n'a jamais eu confiance en elle. Je crois que ça vient de là, toutes ces excuses répétées encore et encore. Elle avait une telle imagination quand il s'agissait d'excuses, elle trouvait des formules toujours nouvelles, mais toujours elle demandait pardon. Quand elle a été mise à la porte de son travail, elle a demandé pardon, quand je piquais des crises de colère, elle me demandait pardon, quand elle n'avait pas le temps de mettre la table, quand elle rentrait tard le soir, quand elle parlait trop fort ou au contraire pas assez, quand elle se trompait de mot dans une phrase, quand elle a retrouvé un travail. C'était sans fin, ça me rendait malade. Je ne comprenais pas : à quoi bon toutes ces excuses, ma mère était toute excusée d'avance, elle n'avait rien fait, je voulais qu'elle ait confiance, je voulais qu'elle revendique son droit d'exister et de prendre de la place, je voulais que les autres voient à quel point elle était exceptionnelle, je voulais qu'on la voit comme moi je la voyais : parfaite. Je voulais qu'on voit tout ce qu'elle pouvait nous apprendre, elle qui savait tout faire : peinture, sculpture, couture, écriture. Elle pouvait tout faire, plus ou moins bien c'est vrai, mais elle touchait à tout. Elle était ma mère, ma prof, ma conteuse, mon ange-gardien, ma motivation ; je n'aspirait qu'à elle. Elle qui m'a tout appris, qui m'a submergé de sa passion, (pause) peut-être au point de m'y noyer. Perpétuellement plongée dans les livres, une feuille de papier traînant à côté de sa tasse de café et un stylo toujours coincé entre ses doigts, elle lisait et écrivait en même temps. Elle me prenait sur ses genoux, lisait à voix haute les mots des autres ou les siens, moi je ne comprenais rien, mais j'écoutais, émerveillé par les sonorités inconnues qui roulaient sur sa langue.
C'est comme ça que, très jeune, j'ai plongé dans le grand bain de la littérature. Avant mes 13 ans, grâce à elle, je connaissais tous les classiques français : Hugo, Balzac, Flaubert, Maupassant, Zola et les autres n'avaient plus aucun secret pour moi. Rapidement, peut-être trop rapidement, j'ai lu Malraux, Céline et Barjavel, suivi de Joyce et Chateaubriand, parce que : "il le faut". Les antiques n'ont pas tardé à suivre non plus : Ovide, Virgile, Horace ainsi que Cervantès, parce que pourquoi pas finalement ? En fait, tout est allé très vite. Dès que j'ai articulé mes premiers mots, tout s'est enchaîné, ma mère répétait sans cesse : "il n'y pas une seule seconde à perdre !". (commence une liste, accélère le rythme) A 3 ans, je connais déjà mon alphabet par cœur, je peux le réciter, à l'endroit, à l'envers, en partant de n'importe quelle lettre. A 4 ans je sais lire. A 5 ans, je sais écrire, je ne comprends pas tout ce que j'écris, mais je réussis la plupart des dictées préparées par ma mère, pendant que mon père s'amuse à les lui piquer pour y glisser des phrases impossibles, par exemple (je m'en souviens !) : "Les billevesées hasardeuses de cette conscience effarouchée contraignent mon entendement à un mutisme des plus indécents", quel emmerdeur. A 6 ans, je vais à ma première exposition : Chagall, Van Gogh, Picasso, Rothko, Duchamp, Dali, Bacon, je ne retiens leurs noms que parce qu'ils me font rire, je regarde à peine les tableaux, je ne comprends pas ce qu'ils représentent, mais les couleurs sont jolies. A 7 ans, ma mère m'a lu l'Odyssée, puis l'Iliade et elle me les fait apprendre par cœur. En parallèle, elle me fait découvrir Brassens et Michel Berger, après quoi je décide de commencer les cours de piano. A 8 ans, je suis capable de réciter toutes les grandes tirades célèbres : Don Gomès, Bérénice, Figaro, Hamlet, Dom Juan, Perdican, Cyrano, et nous les déclamons ensemble, elle et moi (il joue différemment en fonction de chaque tirade déclamée) :
"Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! / N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?" // "Eh bien ! régnez, cruel, contentez votre gloire" // "On se débat ; c'est vous, c'est lui, c'est moi, c'est toi ; non, ce n'est pas nous ; eh ! mais qui donc ?" // "Être ou ne pas être. Telle est la question. / Est-il plus noble pour une âme de souffrir / Les flèches et les coups d'une indigne fortune / Ou de prendre les armes contre une mer de troubles / Et de leur faire front et d'y mettre fin ? Mourir, dormir, / Rien de plus" // "Quoi ? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ?" // "On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : j'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé." // "Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit / Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit : / Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres, / Vous n'en eûtes jamais un atome, et des lettres / Vous n'en avez que les trois qui forment le mot : sot ! //
A 9 ans, ma mère sort la vieille édition poussiéreuse de Proust offerte par sa propre mère, qui patientait depuis une éternité sous une commode. Elle se met en tête de me lire La Recherche. Au début je n'y comprends rien, ça m'ennuie, mon esprit divague, puis au 3e tome, je finis par tendre l'oreille, miraculeusement je rentre dans l'histoire et me passionne pour les personnages. Je veux savoir la suite. A 10 ans, elle me dit qu'après Proust, c'est Süskind, et qu'après Süskind, c'est Stevenson. Moi ce que je préfère pour le moment c'est Boris Vian, je lui demande de me relire L'Ecume, elle refuse. Elle me dit que je suis assez grand pour passer à la poésie. Je progresse bien au piano, je sais jouer Satie, mais elle préfère quand je joue Brel. Mon père veut que j'apprenne Beethoven. C'est à cette époque qu'on commence les battles de prose à trois ; j'écris comme un pied, les phrases sont mal agencées, le sujet est coincé entre une apposition involontaire et une faute d'accord, le verbe a disparu et je ne sais pas encore utiliser les compléments correctement, mais ils rient tellement fort tous les deux que ça me donne envie de continuer, afin "que j'entendisse / Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !". A 11 ans, elle m'offre du Rimbaud, je lis Soleil et Chair sans comprendre, elle m'explique avec ses mots à elle et les vers prennent sens, je suis fasciné par la façon dont ses explications illuminent la signification des phrases qui défilent sous mes yeux. Au fur et à mesure, les images qu'elles créent dans mon esprit s'affinent et deviennent de plus en plus nettes. Quand j'ai lu le recueil six fois, je lui dis que j'en veux encore. En parallèle, elle me fait découvrir Trenet, Gainsbourg, Ferré et Joe Dassin. Je suis déjà capable de réciter, les yeux fermés, les discographies entières de Françoise Hardy, Aznavour, Claude François, Polnareff, France Gall et Brel, bien sûr. Mon père n'est pas en reste, il se scandalise que je ne connaisse pas encore Johnny. Nous faisons des concerts muets dans le salon sur Le Pénitencier, il s'éclate à la guitare pendant que je mime la batterie sur les coussins du canapé ; nous hurlons "Quoi ma gueule ? Qu'est-ce qu'elle a ma gueule ?" dès que nous nous croisons dans la maison. Ma mère fait mine de se désoler, mais un sourire s'échappe du coin de ses lèvres pincées. A 12 ans, je connais Théophile Gautier et Baudelaire, je ne sais pas encore grand chose, mais je suis persuadé qu'on ne pourra jamais rien écrire de plus beau. Je récite A une passante partout où je vais, j'observe les gens dans la rue, priant pour trouver ma passante à moi, je l'appelle en récitant ces vers, je mâche chaque syllabe, je les découpe, les détruit dans ma bouche ignorante, j'isole les sonorités, les modifie, je les chante, les déclame, les hurle et les murmure. Je les laisse me travailler. A 13 ans, j'essaye d'écrire, c'est mauvais et ça m'énerve. Ma mère me fait découvrir les auteurs de l'autre côté du globe : Tolstoï, Nabokov, Dostoïevski, Gontcharov, Gogol, Pouchkine, je mets du temps à prononcer leurs noms correctement. A 14 ans, je découvre les livres que ma mère a écrit, mon père me les lit sans qu'elle ne le sache. J'en reste bouche-bée. Ses phrases ne me quittent plus, elles m'obsèdent. Je dis à ma mère que c'est ça que je veux faire de ma vie, elle me caresse les cheveux en souriant. A 15 ans je vis mon premier chagrin d'amour, ma passante est passée, elle est partie et ne reviendra jamais. Je trouve un refuge chez Yourcenar, Dumas et Prévert, je pleure sur Goethe. Ma mère me dit d'écrire pour traverser la peine, que la douleur est un grand moteur d'inspiration. J'écris, c'est toujours mauvais, mais, au moins, ça me fait du bien (il cherche un papier sur le bureau, ouvre des pochettes posées par terre, râle, trouve enfin et lit un poème :)
On s'est aimé, tu m'as trompé, on s'est quitté. Tu as refusé de me parler, même si je te l'ai demandé. Je te déteste. Tu es vraiment une peste. Vipère, tu iras en Enfer.
(un temps, plus à soi-même qu'au public) Ca c'est du lyrisme, des rimes d'une richesse… renversante ! (il souffle, au public) A 16 ans, maman a fini un nouveau livre : Les Flots effervescents : recueil de balbutiements océaniques, je pleure pendant toute la lecture. Baudelaire a trouvé son maître, Gautier est terrassé, je me dis que jamais je ne pourrai écrire comme ça. A mes yeux, ma mère devient un génie, une virtuose linguistique, un goliath indétrônable. A 17 ans, je continue mes tentatives juvéniles d'écriture, mais refuse qu'on me lise, c'est toujours, irrévocablement, indiscutablement, invariablement mauvais ; j'attends que le talent me tombe dessus, un jour, par miracle. En contrepartie, je lis toute la Divine Comédie. Je me dis que son idée était vraiment une bonne idée, et que c'est dommage que quelqu'un l'ait déjà fait parce que ça m'aurait bien plu d'écrire quelque chose comme ça. Je ne maîtrise toujours pas Beethoven mais je sais jouer Elton John (va au piano et joue le début de "I'm Still Standing"), papa sourit. A 18 ans, je commence à lire en anglais : Brontë, Atwood, Poe, Whitman, Dickinson, Kipling, du Maurier, Milton, Walpole, Keats (grande inspiration) tout y passe. Je commence à me construire une culture féministe, ma mère me prête son anthologie de poèmes écrits seulement par des femmes, avec Marceline Desbordes-Valmore sur la couverture, j'y trouve Audre Lorde, Sylvia Plath, Vita Sackville-West, Louise Ackermann, et tant d'autres. Mon père me donne sa vieille édition d'un bouquin de Despentes, il me dit que c'est celle d'un ancien amour et que ça ira bien à côté de Wittig. Je ne comprends pas tout mais ça me plait. Je me dis que j'aimerais bien écrire avec une plume aussi puissante. La violence de ses mots se répercute sur tout mon corps. A 19 ans, je me plonge dans Eluard, Aragon, Verlaine, ma mère n'a plus besoin de me pousser ; Mallarmé me donne mal à la tête alors je reprends Vian, Wilde et Zweig. J'aimerai tout relire pour la première fois. Puis, un jour, j'ai bientôt 20 ans, et en trifouillant dans la bibliothèque de ma mère, cette immense bibliothèque, je fais sa rencontre (elle part à la recherche d'un livre dans la bibliothèque et le trouve très vite, sous une pile d'autres livres, elle le montre face public) Manuscrit d'une prose défrichée. Je croyais que Les Flots effervescents m'avaient marqué pour le restant de ma vie, mais ce ne fut rien comparé à ce Manuscrit. Les Flots étaient extravagants, furieux, sa prose surfait sur des vagues de lyrisme sans interruption, on avait à peine le temps de reprendre son souffle qu'on était à nouveau submergé par une beauté inarrêtable. C'était impossible de décrocher, et, comme pour un marin enivré par la mer, c'était impossible pour nous, lecteurs, d'accepter de revenir sur la terre ferme, de remonter à la surface. A tel point qu'on recommençait le livre à l'instant même où la dernière page était tournée. Le Manuscrit, par comparaison, n'avait rien à voir. C'était une écriture très sobre, ponctuée d'un lyrisme mesuré, qui ne comportait pas en lui-même le risque de sa propre implosion, l'emploi de mot était justifié, tout y avait sa place, adéquate et absolue, les sonorités avaient été réfléchies, la rencontre des mots entre eux, la création d'images dans la tête du lecteur, tout avait été considéré avec une attention si particulière que chaque phrase allait de soi, on aurait presque cru les entendre. Très vite et malgré nous, on se mettait à lire à haute voix, pour en profiter ou pour en faire profiter les autres. Tout était d'une fluidité telle que les phrases restaient ancrées en nous sans même qu'on ait besoin de les relire. Les phrases sont encore là (tapote sa tempe), elles reviennent constamment, elles tournent en rond, me narguent de leur rimes, de leur ton, de cette rythmique parfaite. C'est un Manuscrit à la fois poème, chanson et roman. Un ouvrage que je n'ai lu nulle part ailleurs.
Que pouvais-je écrire après cela ? Je sentais bouillonner en moi le désir d'écrire de la même manière, de provoquer ce même émoi dans lequel j'étais plongé, mais chez les autres, avec mes propres mots. Je voulais réussir ce tour de force majeur qui est de parvenir à faire vibrer les corps par un assemblage de sonorités, de bouleverser les sensibilités grâce à des lettres sur du papier. Mais que pouvais-je écrire de mieux que ça ? C'était impossible. Si j'avais déjà été abattu plusieurs fois par le génie, ce livre était tout autre chose. Je ne pouvais plus rien écrire. Les mots de ma mère tournaient en boucle dans mon crâne, ses formules, ses phrases m'enivraient et je ne pouvais plus penser à rien d'autre, chaque fois que je m'asseyais pour écrire c'était la même scène déchirante. J'étais coincé, pris au piège, entre ce foutu désir d'écrire qui me brûlait les doigts, qui me rongeait de l'intérieur, et cette incapacité, ce désespoir de ne jamais avoir les bons mots, de ne jamais assez bien dire les choses, au point de ne plus parvenir à rien dire du tout. Je me sentais seul, perdu, voguant sur l'immensité d'un art qui me demeurait étranger, malgré tous mes efforts. Je devenais obsessionnel, je ne pouvais plus me sortir de la tête que ce que je voulais faire c'était écrire.
Il me semble impossible d'exprimer mon ardeur et mon désir éperdu d'écrire de grandes choses, des choses magnifiques. J'aimerais, plus que tout, plus que toute demande matérielle futile, posséder le don de l'écriture. J'aimerais écrire des mots qui résonnent au creux des âmes de chaque personne qui les lit, des mots qui fassent écho dans leur esprit, qui explosent en milliers d'images et d'idées se succédant à toute vitesse tandis que leurs yeux continuent à glisser sur des suites de phrases tracées par ma plume.
Je souhaite qu'elle soit puissante, que les mots résonnent comme des coups de poings dans la mâchoire, que le choix de mes adjectifs soit encore plus minutieux que s'il s'agissait de réussir une greffe. Je veux une plume incisive, qui laisse l'esprit admiratif et la langue nouée. Je souhaite que mes mots prennent de court, comme les mots de tant d'auteurs m'ont ôté tous ceux que j'avais dans la bouche. Je veux qu'ils inspirent de nouvelles créations, qu'ils donnent à leur tour envie d'écrire. Je veux que ma prose et mes poèmes relèvent du génie, de l'inégalable. Je veux utiliser des mots inconnus et compliqués, qui sonnent si bien et que personne ne comprend, je veux les redorer d'une signification nouvelle, atteindre une forme de jouissance du sensible : babiller avec verve des dithyrambes coruscants pour qu'on s'esbaudisse avec alacrité sur tous ces galimatias. Je souhaite que mes rimes restent gravées sur des générations entières. Que mes mots soient reçus comme des mélodies, portant autant de sens que l'âme est capable d'en trouver. Que l'on chante mes vers, qu'on les danse, qu'on les hurle, qu'on les déclame à la terre entière. Qu'on les ressente comme moi je les ressens : un appel à l'aide, une main tendue, un cri de douleur, un sourire émerveillé, la preuve irrévocable de la beauté du monde, le dégoût causé par son horreur, l'infernal tiraillement, l'opposition en tout, la quête de sens, le désir d'aimer, la douleur d'être laissé, la fatigue, l'excitation, la joie, le bonheur, la lassitude… Qu'on lise mes mots comme la preuve formelle de mon humanité.
Vous me direz : "Oui, tu fais encore partie de ces auteurs qui n'écrivent que pour la postérité." Et je vous répondrais que la postérité n'a rien d'attrayant à mes yeux, qu'elle m'apparaît plutôt comme nargueuse, insolente. Montrant ce que la vie aurait pû être si la mort avait accepté de retarder son arrivée. Prouvant que l'on était assez, mais trop tard.
Moi, ça n'est pas ça qui m'intéresse. Je souhaite m'atteler à toute forme d'art, non par caprice ou par luxe , mais par nécessité. Je souhaite que mes mots deviennent des hymnes, qu'ils réunissent des centaines de personnes de tous les horizons. Qu'ils unissent, qu'ils débordent d'amour et d'espoir et qu'ils le transmettent. Qu'ils redonnent foi aux gens, qu'ils fascinent, qu'ils nourrissent les esprits… Je souhaite que mes mots forment des chansons autant que des discours, des discours autant que des essais, des essais autant que des nouvelles, autant que des récits, autant que des poèmes. Je souhaite que mes mots prennent toutes les formes que l'écriture peut avoir. Je veux avoir des mots qui me sont propres, des expressions que l'on ne peut pas séparer de mon nom, ni de mon visage.
Je souhaite écrire des vers magnifiques qui restent gravés dans les mémoires, qui suscitent de l'émotion, font s'accélérer le cœur, monter les larmes aux yeux, qui laissent un cri se faufiler entre les lèvres closes, qui font s'hérisser les poils sur la chair nue.
Je veux faire ce qu'elle a réussi à faire. (pause)
Peut-être que c'est à cause d'elle que j'ai envie d'écrire finalement, que ça n'a rien d'inné, mais que tout ça était prédestiné, écrit d'avance, ou que c'est simplement le déterminisme, la sociologie. Peut-être que si j'étais né dans une famille de bûcherons, j'aurais voulu être bûcheron. Peut-être. (pause) Mais, en réalité, ça ne changerait pas grand chose, que tout cela soit prédéterminé ou simplement la conséquence d'un concours de circonstance : il n'empêche que j'ai envie d'écrire. Et que cette envie me consume, nuit et jour, jour et nuit, même les midi, les après-midi, les aurores, les crépuscules, je ne suis jamais tranquille. Elle me ronge, comme si mon sang bouillonnait, qu'il voulait s'extirper de mon corps à tout prix, par le bout de mes doigts pour dessiner des lettres et former des phrases. Mais chaque fois que je place un stylo entre eux, juste ici (elle indique) entre le pouce et l'index, reposant sur mon majeur, (pause, il regarde ses doigts) rien. Absolument rien. Ou alors si, au contraire, trop, tout. J'ai toutes ces premières phrases, tous ces débuts qui m'agressent, qui me demandent de les écrire, de les réécrire. (va s'asseoir à la table et se met à écrire) :
"Aujourd'hui, maman est morte", ah non (il raye). "Longtemps je me suis couché de bonne heure." non plus. "Si par une nuit d'hiver un voyageur", c'est épuisant. "La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.", ah celle-ci… peut-être que si je change les noms ? 'La première fois que Gaston vit Rosaline, il la trouva vraiment sublime.', non ça ne marche pas. J'enrage (elle jette son stylo rageusement et se lève). Je ne peux même pas commencer par un "Ca a débuté comme ça", ni "C'est fini", ça aussi ils l'ont pris.
Je n'ai ni de quoi commencer, encore moins de quoi faire et certainement pas de quoi finir. Ils ont tout dit, tout, de toutes les manières possibles de dire, ils ont utilisé tous les mots, toutes les phrases, tous les sujets. Je n'ai rien à ajouter, je n'ai pas de nouvelle proposition, rien d'innovant. (se prend la tête entre les mains, s'énerve)
Que puis-je dire ? Que me reste-t-il à dire ? Je n'ai plus rien à dire, et je ne peux même pas le dire ! Je ne peux même pas dire que je n'ai plus rien à dire, que tout a déjà été dit cent fois, parce que ça aussi ils l'ont déjà dit.
Tout a été dit cent fois
Et beaucoup mieux que par moi
Aussi quand j'écris des vers
C'est que ça m'amuse
C'est que ça m'amuse
C'est que ça m'amuse et je vous chie au nez
C'est de Vian, je n'insulte pas gratuitement. (pause) Ils ont tout dit ! Tout. Avant même que j'ai pu "articul[er] le quart de la moitié du commencement" d'une idée, elle m'est déjà retirée. Et je ne peux même pas dire voler, parce que, ici, c'est moi le voleur. Je ne peux rien déclarer qui n'ait déjà été déclamé.
Je n'ai rien à dire et pourtant je brûle de l'écrire, c'est un feu incandescent, puissant à m'en cramer les tripes, à m'en faire péter la rate, exploser le cœur, détruire le squelette. C'est un truc insupportable à supporter, dont je veux me débarrasser mais que je suis incapable d'exprimer. Je ne sais pas écrire, seulement vomir sur du papier. Comme Artaud je ne sais plus manger, mais seulement cracher. Et je crache ce feu, espérant m'en séparer, mais il est là encore plus fort, et il revient, et je cherche ces putains de mots que je ne trouve jamais. J'écris à m'en fracturer les poignets, à m'en recouvrir les mains de cloques, à m'en faire saigner les doigts, mais les mots ne sont pas là, ce ne sont pas les bons, jamais. Et c'est pire, c'est tellement pire depuis qu'elle est partie. (silence) Quand je n'avais rien vécu, c'était les expériences des autres qui constituaient les miennes, mais sa mort, ta mort maman, m'a morcelé. Je ne pouvais plus penser à rien d'autre. J'étais loin de la maison quand on m'a appelé, j'ai décidé de revenir à l'appartement. J'avais le choix entre le garder et le vendre, je me suis dis que je reviendrai pour en décider. Je ne m'attendais à rien, j'étais sonné par la nouvelle, et tout le trajet en voiture s'est effacé de ma mémoire, je me souviens seulement qu'une musique revenait inlassablement à la radio, une musique sans importance, qui n'était pas liée à toi, à notre histoire, qu'on n'avait jamais écouté ensemble, mais avec cet air, ce petit air de guitare qui m'obsédait, qui revenait encore et encore. Quand je repense à l'annonce de ta mort, j'ai cette musique qui revient, c'est idiot. (sort son téléphone et cherche dessus) C'est celle-ci. C'est stupide, vraiment. (lance "Not the Same Anymore" des Strokes).
Alors je suis arrivé devant l'immeuble, j'avais toujours le double des clefs que papa et toi m'aviez donné. Je suis monté par l'escalier, je n'ai jamais eu confiance en l'ascenseur. Je suis arrivé devant la porte et j'ai ouvert, j'appréhendais, je ne savais pas quoi, mais je savais que je l'appréhendais, parce que j'entendais mon sang battre à mes tempes, que la moiteur de mes paumes était perceptible jusqu'au bout de mes doigts, que mon coeur s'accélerait et que je me raclais la gorge. Je suis entré. En traversant ce petit appartement exigu, bien plus étroit que dans mes souvenirs, je ne visualisais pas, je ne voyais rien, mais je pensais, et c'est en y pensant que je m'en suis rappelé. Que je nous ai revu, tous les trois. Mais je n'avais pas d'images, pas de film qui défile dans ma tête comme on voit à la télé. Le film s'est créé sous l'impulsion de ma pensée, comme si j'avais envie de le voir, comme si je voulais me rappeler, pleurer, alors qu'instinctivement il n'y avait rien, rien. Juste moi dans ce lieu désert. Déserté par vos présences, par ta présence. Et ce silence (il se tait, écoute, rien.), ce silence (frappe sur la table). C'est ridicule. (silence encore) Maintenant t'es plus là, papa est parti, il n'y a que moi, moi et cet appartement. Mais merde ! Quelle merde ! Je n'ai pas envie de revoir ces souvenirs, j'ai pas envie de me refaire le film, mais il est là. C'est ça aussi la vie, c'est bête, c'est là puis c'est fini. Dire que je l'ai souhaité, que j'ai même prié pour que tu partes, pour que tu meures, parce que c'est ça le mot, ce putain de mot que personne ne dit : mort. On regorge d'ingéniosité, on fait des pirouettes stylistiques pour ne pas le dire, on dit « elle est partie », « elle nous a quitté », « c'est fini », la vérité c'est que tu es morte. C'est tout. Quand on me l'a dit, la première chose que j'ai faite c'est attrapé du papier, je me suis rappelé ce que tu m'avais dit : que la douleur est le plus grand moteur d'inspiration. Mais c'était pire que jamais. J'aurais préféré être incapable d'écrire que d'écrire ce que j'ai écrit à ce moment là, je n'ai jamais fait plus mauvais, plus laid, plus immonde, appeler ça de l'écriture serait une insulte, j'avais honte, tellement honte. J'ai jeté mon stylo, j'ai tout déchiré. Et ça n'a fait qu'empirer. De jours en semaines, en mois, en année. Toujours pire. Comme si quelque chose avait pété, disjoncté, que mon cerveau ne savait plus comment la langue fonctionnait. Comment le langage se forme sur du papier, comment une phrase se construit. J'ai repris mes vieux poèmes, je ne les trouvais plus si horribles, finalement, certains étaient même plutôt bons en comparaison. Quand je m'asseyais à mon bureau c'était toujours le même cirque, une seule phrase qui tournait en boucle, encore et encore : "Aujourd'hui, maman est morte", "Aujourd'hui maman est morte", "Aujourd'hui maman est morte", jusqu'à ce que les mots se disloquent, se séparent, se regroupent, dans une orgie phonétique leur ôtant toute signification. De plus en plus vite la phrase tournait, il n'y avait plus qu'elle, je ne pouvais plus penser à rien, rien d'autre que ces quatre putain mots qui tournaient dans le vide, le vide d'un esprit embrumé, endeuillé par un deuil qu'il est incapable de faire. Je marchais dans cet appartement, sans rien chercher de particulier, marchant simplement, c'est comme si l'espace-temps s'était fragmenté. Je tournais en rond, jusqu'à ce que le bruit de mes pas sur le parquet, les grincements qu'ils produisaient deviennent insoutenables, alors j'ai ouvert une malle à terre, celle des vinyles, sans faire attention j'ai attrapé un disque. Jacques Brel. Je l'ai jeté à l'autre bout de la pièce, presque instinctivement, le dégoût a rempli ma bouche, mes poumons suffoquaient de honte, mes yeux brûlaient, je l'ai entendu s'exploser contre un mur, je m'en foutais, j'ai prit autre chose, n'importe quoi (attrape un vinyle par terre et va le mettre en route "With Love" de Yom, hausse les épaules), ce sera le jazz de papa.
Je me suis mis à courir comme un idiot désespéré dans cet appartement. Je revoyais tout, je nous revoyais nous, je te revoyais toi. Le jour où tu as fini Les Flots effervescents, je me souviens de ce jour. T'étais sur le canapé, avec le livre, mais ça je ne le savais pas, j'étais dans ma chambre, je ne sais plus ce que je faisais, et tu as crié mon nom depuis le salon, je savais que c'était pour ton livre. Alors j'ai couru, comme un dératé, j'avais l'impression que l'espace s'était dilaté, qu'il me fallait courir un marathon pour parvenir à traverser un simple couloir, chaque seconde qui passait équivalait à des mois entiers maintenus en suspension, au-dessus de la course du temps ; je t'appelais, je criais ton nom. Tu répondais en criant le mien depuis le salon. Je m'étais précipité sur tes genoux, tu m'avais parlé du livre, et je t'avais expressément supplié de m'en lire un passage. Tu me l'avais tendu, avec sa couverture rappeuse aux reflets bleutés, son titre en lettres d'argent et tu m'avais dit de l'ouvrir au hasard. Tu nous avais lu, à papa et moi, un passage dont je me souviens encore parfaitement. J'avais été saisi, je me souviens de la sonorité des mots, des images qu'ils créaient dans mon esprit. Ce n'est pas tant que je m'en souviens, c'est plutôt que je ne m'en suis jamais remis. Que, malgré moi, ces mots se sont inscrits dans ma mémoire, gravés sous mes paupières, dansant chaque nuit dans mes rêves au point de devenir une partie de moi-même. C'était impossible de les chasser, ils demeuraient fixés, immuables, tels des reliques, te couronnant d'une auréole de génie dont je n'ai plus jamais su te défaire.
Je n'ai pas envie de me souvenir en fait. Je m'en fiche, je m'en fiche. Je contrôle mieux la brûlure, je refuse de la raviver. J'ai assez souffert. C'est fini maintenant, tu es partie, maintenant ça suffit.
Ta mort aurait dû détruire ce piédestal, aurait dû détruire ton aura, détruire l'idéalisation. Alors pourquoi c'est l'inverse ? Pourquoi la mort t'a rendue plus belle, plus puissante, plus intouchable, plus parfaite encore ; pourquoi a-t-elle magnifié ta plume, ton style, tes mots ? Pourquoi mon écriture, déjà cadavérique, s'est-elle vue réduite à un tas de cendres ? Hein, pourquoi ? Pourquoi ce qui était censé être l'ultime libération, la révélation finale, a en réalité été le clou décisif dans mon cercueil béant ? Fait chier. C'est ridicule. Je suis ridicule.
Si ça se trouve tout ça c'est des conneries, des excuses, de la merde que je ressasse depuis des années pour expliquer mon incompétence chronique. Peut-être que je suis juste pas fait pour écrire. Peut-être que j'aurai dû me résilier après toutes ces années, pourtant c'est impossible. Encore aujourd'hui c'est une obsession. Depuis que tu m'as montré ces auteurs, depuis que papa m'a fait découvrir tes livres, depuis que tu m'as lu tes phrases. C'était plus fort que moi, c'était ça que je voulais faire. Peut-être que j'ai trop voulu te ressembler, c'était pas vraiment que je voulais écrire, mais que je voulais écrire comme toi, je voulais écrire ce que tu avais écrit et rien d'autre. C'est sans doute pour ça que j'ai jamais été satisfait, que tout ce que je produisais me semblait plus que médiocre : nul, tout simplement nul, bon à jeter à la poubelle sans un regard de plus.
C'est devenu tellement obsessionnel que ça a pourri notre relation, comme un virus, ce désir d'écrire l'a rongée jusqu'à la moelle, disloquant notre monde pour le scinder en deux. Je devenais violent, je ne voulais plus entendre parler de tes livres, tu n'osais plus les évoquer. Tu souffrais, j'avais honte. On a arrêté de se parler, je suis parti, on a arrêté de se voir et maintenant c'est fini. C'est fini et j'ai jamais pu te dire vraiment ce que je pensais. Je t'ai crié dessus, tu as pleuré, (rire frustré) tu t'es excusée, encore et encore. Ca ne faisait que renforcer ma frustration parce que je savais bien que ce n'était pas ta faute, que mes reproches n'avaient aucune légitimité. Je ne pouvais pas te dire que ce que je voulais c'était avoir ce que tu avais et dont j'étais dépourvu : le talent, l'inspiration, le génie. Moi, je n'avais rien et j'enrageais. Je connaissais tous mes classiques grâce à toi, je savais les pouvoirs fabuleux de l'écriture, la magie éblouissante des mots. C'est toi qui m'y a initié, c'est toi qui m'a éveillé et c'est à cause de ça qu'on s'est séparés. Alors que c'est la plus belle chose qu'on m'ait jamais offerte, le plus merveilleux trésor qu'on m'ait fait découvrir. C'est ce qui motive mes réveils, qui rythme mes rêves, qui dirige ma vie. C'est ça le moteur de mon existence et j'ai réussi à te le reprocher.
(Va chercher le disque de Brel, explosé au sol, ramasse les morceaux et les pose sur une table, puis sort son téléphone) C'est moi qui suis désolé. C'est moi qui te demande pardon. C'est toi qui mérites des excuses. Je n'ai pensé qu'à moi. Ce qui aurait pu, ce qui aurait dû être le ciment de notre relation a été l'instrument de sa destruction. Par ma faute.
Je ne t'ai jamais remerciée, je ne t'ai jamais dit à quel point je t'admirais, à quel point je voulais être comme toi, à quel point tu m'inspirais. Encore aujourd'hui, de tous les auteurs que j'ai lu, c'est toi qui revient, inlassablement. Ce sont tes mots qui m'ont le plus marqué, qui m'ont fait grandir et qui continuent de le faire aujourd'hui, qui ont fait qui je suis devenu. C'est grâce à toi. Maintenant c'est trop tard à cause de moi. (silence, appuie sur son téléphone, début du piano de "Pardons" de Brel). Pardon, maman.
(ferme les yeux, tourbillonne, danse et chantonne, seul au milieu de la scène comme au début de la pièce, d'abord très lentement, puis de manière plus assurée, à la fin de la musique, salue)
FIN
