L'illusion tabatière
Fumer, c'est stylé. Voilà un constat sociétal majoritaire. Lorsqu'on fume, on est quelqu'un de cool, on est admiré.e, plaisant.e, séducteur.ice. Voilà un imaginaire conscient ou inconscient collectif. Fumer permet d'être bien vu.e de ses pairs, je me créer un ethos particulier, l'identité narrative de mon choix. Il existe un narcissisme du.de la fumeur.euse, iel peaufine son image, s'observe, fait attention à comment iel tient sa cigarette, à l'image qu'iel renvoie. Il existe toute une psychologie des fumeur.euses, avec l'analyse de la position de la cigarette entre les doigts, les figures que l'on peut faire avec la fumée. Ce n'est pas un hasard si la plupart des gens commencent à fumer à l'adolescence, pendant leurs années collège / lycée.
Il ne s'agit pas ici d'un énième livre, d'un énième essai pour vous enjoindre d'arrêter de fumer. Là n'est pas mon but, mais j'espère que cela sera une conséquence de cette lecture.
Paul B. Preciado dans Dysphoria Mundi parle d'un travail de désidentification au lieu d'un travail d'identification. Le.a fumeur.euse doit se désidentifier. Iel doit se détacher du mythe du fumeur, le passer aux cribles de sa pensée critique. Que retire-t-iel de cette action? Que lui apporte-t-elle? Qu'en retient-iel? A-t-iel apprit ou gagné quelque chose? La réponse, évidemment, est non. Au contraire même, fumer lui noircit les poumons, jaunit ses dents, rend son haleine nauséabonde, augmente les risques d'attraper une maladie cardiovasculaire ou un cancer, le.a ruine, crée de la dépendance. Alors, pourquoi fumons-nous? Pourquoi malgré la connaissance de l'inutilité et de la dangerosité de la cigarette, l'industrie du tabac continue à prospérer?
J'ai, moi-même, commencé à écrire ce petit essai en décidant d'arrêter de fumer, en essayant de décider du moins. En effet, je me suis rendu compte des difficultés à arrêter, et au-delà même des difficultés d'arrêter, les difficultés à maintenir sa volonté dans le temps sont d'autant plus éprouvantes. Car oui, arrêter de fumer est éprouvant, il s'agit là d'une épreuve. Une épreuve de l'esprit contre l'esprit, de la raison contre l'imagination, voilà ma thèse. Malgré l'infinité de raisons prouvant que fumer n'apporte que des aspects négatifs : ruine économique, autant que physique, il semble presque impossible d'arrêter. Alors que concrètement : Fumer tue. Pourtant, en 2020, plus de 22% de la population mondiale fumait déjà, et ce chiffre va en augmentant. Plus d'1,3 milliards de fumeur.euses. Sans ajouter que plus de 80% d'entre elleux vivent dans des pays à revenus faibles ou intermédiaires. Pourquoi? Pourquoi autant de fumeur.euses alors que c'est écrit en gros sur les paquets : Fumer tue. Fumer nuit à vous, ainsi qu'à votre entourage. Fumer est néfaste, toxique. Fumer tue, que peut-on dire de plus dissuasif?
Mais non, il semblerait que le.a fumeur.euse se sent exempt.e de cette mise en garde. Comme s'iel y échappait, parce qu'iel n'était pas comme les autres, différent.es. Dans le dernier chapitre de son livre Rupture(s), la philosophe et professeure Claire Marin parle de "contrat" que l'on "passe avec son 'dieu' pour se rassurer". Ces contrats nous permettent alors de rester du côté des "spectateurs, ceux qui s'émeuvent devant des images de souffrance, mais qui peuvent éteindre l'écran d'un geste." Il en va exactement de même pour le.a fumeur.euse, qui s'émeut (ou non en réalité) des images de mort sur ses paquets, mais peut les ranger dans sa poche et ne plus y penser. Iel a pourtant conscience que ces images de mort, véhiculées pour faire l'effet d'un repoussoir quant à l'objet nocif (car ces images sont bien des protections qui nous donnent une conscience concrète des conséquences du tabagisme), prennent place dans le réel. Ces images ne sont pas créées de toute pièce pour nous rendre hostile un plaisir sain, mais bien pour nous empêcher de plonger tête baissée à la recherche d'un plaisir immédiat mais destructeur. Fumer peut-il être même seulement considéré comme un réel plaisir? Lors de la première cigarette, la fumée nous agresse la gorge, la langue, la trachée, et les poumons, on s'étouffe de sa nocivité. Son odeur est repoussante, et même visuellement, l'objet en lui-même n'a rien de particulièrement attirant. Alors pourquoi? Pourquoi fume-t-on?
C'est là tout l'objet de mon essai.
Pour continuer sur la thèse de Claire Marin, le.a fumeur.euse passerait donc un contrat avec son "dieu" pour être exempté.e de toute conséquence vis-à-vis de la cigarette. Celle-ci n'aurait aucun impact sur sa santé, ou alors un impact moindre, négligeable. Iel n'aura pas de cancer. Iel ne sera touché.e par aucune forme de maladie en rapport avec le tabagisme. Fiction. Aberration logique et rationnelle. Tout le monde se croit différent, c'est là le propre de l'humain. Les gens croient nourrir un jardin secret dont leur entourage ne sait rien. Iels se croient spéciaux.ales, hors-normes, différent.es. D'où cette idée de contrat. Nous regardons la souffrance des autres et compatissons, nous rassurant en affirmant : "Ca ne m'arrivera pas". Cela ne peut pas m'arriver, car moi, je suis différent.e. Fiction encore une fois. Un jour un ami m'a dit, alors que je fumais en parlant d'arrêter : "ça n'arrive pas qu'aux autres". Il s'agit là de la réalité. Mon métabolisme n'est aucunement différent de celui des autres. Mon corps ne réagit pas différemment à l'agression du tabac. Il en pâtit tout autant. C'est là que Claire Marin parle de "rupture de contrat", lorsque je me fais rattraper par la réalité, et que la fiction que je m'étais inventé.e se brise. Cette rupture est d'autant plus violente qu'elle consiste en un brutal retour à la réalité. On aura beau se rassurer comme l'on veut : "un jour je m'arrêterais, je le sais", "de toute façon, les images sur les paquets ne sont même pas en rapport avec le tabagisme", etc. La réalité nous rattrape toujours. Nous ne sommes pas différent.es, nous sommes comme tout le monde, et il n'y a aucun mal à cela. Plus vite on l'acceptera, moins douloureuse la rupture sera. Il est grand temps que les fumeur.euses arrêtent de se considérer comme intouchables ou protégé.es, nous ne le sommes pas. Et chaque bouffée de fumée inhalée est un pas de plus vers la maladie, la désillusion, le choc, la rupture et la tombe.
En réalité, fumer c'est se tuer à petit feu (littéralement). La fumée inhalée va directement se loger dans les poumons et y reste, malgré l'expiration. Les particules ravagent tout sur leur passage, notamment les alvéoles. Fumer augmente drastiquement les risques de maladies cardiovasculaires et de cancers. Ce n'est pas comme si nous l'ignorions. Alors certes, les lobbies du tabac ont œuvré de nombreuses années afin de ne pas rendre public ces faits. Pourtant aujourd'hui, le doute ne subsiste plus : fumer tue. Mais alors pourquoi fumer? Pourquoi fumer malgré ces paquets neutres et ces images de mort, de maladies, ces couleurs ternes et fades, et cette inscription en gras : FUMER TUE? Pour ma part, je pense sincèrement qu'il s'agit là d'un suicide banalisé. A la même échelle que sur le plan écologique, économique ou politique, nous courrons à notre perte et cela n'inquiète personne. Il y a une banalisation du suicide, et la cigarette en est le meilleur exemple (en France notamment où une large partie de la population fume dès le plus jeune âge). Fumer tue, personne ne peut l'ignorer, alors il semblerait que chaque personne qui fume le fait dans ce but : se tuer. Pourquoi fumer sinon? Le même ami m'a aussi dit que la violence, aussi infime soit-elle, a toujours pour finalité la mort (c'est la thèse d'un.e philosophe dont je ne me rappelle plus le nom). Fumer est violent, violent pour le corps, pour les poumons, pour la gorge, pour les dents, pour l'odorat. Alors la finalité de l'action de fumer est la mort du.de la fumeur.euse. Chaque cigarette consumée est un petit pas de plus vers la tombe. Il s'agit de se mutiler, de se faire mal, de s'intoxiquer, de s'empoisonner, de se détruire. Fumer peut être une réponse à un mal-être, à une gêne de soi-même. Une volonté de s'annihiler, de se voir disparaître, de changer de corps, d'âme, de vie. "Ne plus être soi-même ou mourir", voilà le slogan des fumeur.euses, sachant qu'ils ne parviennent à être Autre qu'avec une cigarette entre les doigts. Cette cigarette qui leur donne de la consistance, qui occupe leur main, leur permet de prendre la pose. La pose qu'ils veulent, en grande pompe ou six pieds sous terre, c'est comme ils préfèrent.
Alors on pourra me répondre : "De toute façon, je fais ce que je veux, c'est mon choix, je suis libre de fumer ou non". Ce n'est pas vrai. Fumeur.euses, vous êtes aliéné.es à la cigarette. Vous en êtes les esclaves, et vous en êtes conscient.es, mais refusez de l'assumer la plupart du temps. En effet, il est difficile de reconnaître sa dépendance envers un objet qui fait la taille d'un majeur, et disparaît en poussière en moins d'une dizaine de minutes. Je ne saurai entendre l'argument de la liberté lorsque quelqu'un me dit fumer. Cet argument est irrecevable. Nous ne sommes jamais libres de fumer, car fumer signifie pûrement être aliéné.e. Aliéné.e à un imaginaire véhiculé par la télévision, la publicité, le cinéma, les réseaux sociaux majoritairement, mais aussi par notre environnement, notre famille, etc. Fumer est du ressort du déterminisme autant que de l'addiction, c'est pourquoi dire qu'on peut être libre de fumer est une aberration rationnellement parlant. Addiction physique et mentale. Physique à cause du circuit de la récompense avec la production de dopamine lorsque l'on fume (même circuit qu'avec les réseaux sociaux d'ailleurs), ainsi que la nicotine, substance dont on devient dépendant.e. Mais aussi mentale, car lorsque je vais mal, que je suis déprimé.e, que j'ai besoin de réconfort, alors je fume. Je me crée une dépendance fictive selon mes états d'âme. Il en va de même lorsque je suis en soirée, lorsque je suis heureux.se, lorsque je célèbre quelque chose, ou tout simplement lors d'une balade nocturne. Un autre ami m'a dit, un soir que nous rentrions ensemble, après que je lui ai demandé pourquoi fumait-il à cet instant précis : "Parce que le moment est propice à". Fadaise. Simple projection de l'imagination. En réalité, le moment n'est pas "propice à", c'est la projection que je me fais de cette même situation avec une cigarette entre les doigts qui m'attrait. Comme si la cigarette allait rendre ce moment plus agréable encore, m'en faire profiter à fond. Décortiqué ainsi, il semble évident qu'un moment n'est jamais "propice à" fumer, mais que c'est moi, plus précisément mon imagination, qui suppose qu'il l'est, ou que la cigarette ne serait qu'un plus. Nous en revenons d'ailleurs à la quête principale de l'humain.e : être heureux.se. Comme si fumer pouvait augmenter mon bonheur. Or, fumer ne procure pas du bonheur, mais bien du plaisir, les deux se différenciant quant à leur durée respective. Le bonheur s'établit sur une certaine durée, alors que le plaisir se ressent comme un pic de bien-être qui s'évapore aussi vite qu'il est arrivé. Fumer consiste en de multiples pics de plaisir se soldant généralement sur un malheur (la rupture comme évoquée plus tôt, la maladie, la mort…). Souhaitons-nous vivre dans un semblant de bonheur formé par une répétition de pics de plaisir, sans fondements solides, en finissant par être malheureux.se. Souhaitons-nous nous faire tromper et nous conforter dans une telle illusion? ou bien n'est-il pas préférable de trouver une autre activité capable de nous procurer un réel bonheur sur la durée? J'opterai pour ma part sur le bonheur longue durée, refusant de me laisser ainsi manipulé par mon imagination.
Ce n'est pas tout, le.a fumeur.euse n'est pas libre aussi car la cigarette est un objet de fuite. Fuite intérieure et/ou extérieure. C'est une fuite de soi, autant que de son environnement. Comme nous l'avons déjà dit, le.a fumeur.euse fume avec pour finalité sa mort. Fumer est donc synonyme d'une fuite de la vie, de sa vie, de son être. Fumer pour ne plus être soi. Fumer pour disparaître, pour s'éclipser de son existence. En fumant, j'essaye littéralement d'étouffer sous la fumée quelque chose en moi qui me dérange, que je préfèrerai faire disparaître. Il peut s'agir d'un traumatisme, d'une partie de moi que je n'aime pas… Fumer peut aussi combler un manque, je fume pour remplir de fumée mon être qui manque de consistance, j'essaye ainsi de remplir ce vide en moi. Mais encore, il peut aussi bien s'agir de fumer pour devenir quelqu'un d'autre. Ne me satisfaisant pas de qui je suis, je tente de devenir Autre. Que cela soit en prenant la pose, se donnant un style, un genre. Paul Ricoeur parle, dans Soi-même comme un autre, d'une identité narrative. Il s'agit de la manière dont je me raconte aux autres, comment je parais, l'image que j'essaie de me donner, et de projeter vers les autres. L'identité narrative est la façon dont j'aimerai être vu par mes pairs. Je m'invente une histoire, un récit narratif par mes gestes, ma posture, mes actions, ma parole, mes vêtements, mes expressions et mimiques… Fumer prend place dans cette identité narrative, cette action participe au récit que je fais de moi, nous y reviendrons.
Au-delà d'une fuite intérieure, fumer est aussi une fuite extérieure, une fuite de son environnement. En fumant, je m'extirpe de mon entourage, je m'en dégage, je prends une pause, je me permets de souffler. Si mon travail est pénible et harassant, alors je fumerai pour prendre une pause, pour prendre un petit temps de repos (aussi infime soit-il) de ce travail. L'aliénation au travail est visible, moins mon travail me plaît, plus je fumerai. Ici on retrouve cette envie de mort, ce petit suicide justement pour se soustraire à la pénibilité du quotidien. Un quotidien en inadéquation avec mes désirs, aspirations et/ou mon intériorité. Fumer peut être une réponse à l'opposition entre imaginaire et réalité dans la vie d'une personne. Pour prendre un exemple concret, je prendrai le mien. Mon environnement (lycée privé catholique blanc et bourgeois) ne correspondant pas à ce que je recherche (anticapitalisme, curiosité intellectuelle, ouverture d'esprit, diversité) crée un profond mal-être chez moi. Alors je pallierai à ce mal-être que me procure un tel environnement restrictif, qui m'empêche d'être pleinement moi-même, en fumant. Nous revenons encore une fois à cette envie de destruction, et de mort. A défaut de pouvoir profondément changer mon lycée, voire même complètement le détruire, je me tourne vers la seule chose sur laquelle je peux concrètement avoir un impact : moi-même. Ce mal-être est la cause de mon action, mais pas seulement, s'y joint aussi un imaginaire autour de la cigarette, ainsi qu'un manque de volonté et de connaissances dans le domaine du tabac, j'y reviendrai. Ainsi, nous arrivons à l'équation suivante : fumer = fuire. Fuir un mal-être, s'échapper de son existence, fuir un environnement particulier, il peut même s'agir de fuire un état d'esprit ou une sensation.
Fumer est aussi un moyen de faire ce que l'on ne se serait probablement pas autorisé à faire autrement. Nous vivons dans un monde qui s'accélère, un monde auquel nous sommes aliéné.es. Aliéné.es à notre travail, à la productivité, au profit, à l'argent… Impossible de prendre une pause dans cette course au bénéfice où "le temps c'est de l'argent". Chaque pause que je prends est du temps productif perdu, peut-être une prime qui me passe sous le nez. Nous vivons dans un monde de compétition, où faire un travail harassant qui nous prend 18h chaque jour est synonyme de réussite sociale. Pour être reconnu.e et accepté.e socialement (au-delà du fait même d'avoir un travail qui est aujourd'hui une nécessité si l'on ne veut pas se faire traiter de fainéant, d'inutile, ou encore de "coût social") il faut avoir un travail déprimant, fade, fatiguant et pénible (non pas pénible physiquement, car les travaux physiques sont confinés au prolétariat, le corps bourgeois n'étant pas fait pour l'effort). Plus ce travail est long et moins il nous plaît, plus nous entrons dans la classe des gens ayant réussis socialement parlant. Mais nous nous éloignons du sujet, qu'est-ce que la cigarette a à voir avec cette injonction de productivité et de profit constant? En réalité, elle a beaucoup à voir. Si le temps se doit d'être rentabilisé, il n'empêche que l'on éprouve parfois le désir de faire une pause, d'arrêter la course et de sortir la tête de son ordinateur quelques minutes. Or, cette envie nous semble illégitime, si je prends une pause, alors je ne suis plus productif.ve. Je ne rentabilise plus mon temps et sors de la logique du temps comme denrée économique. Si je fais une simple pause, sans excuse, sans explication, je me sens illégitime. Vous voyez où je veux en venir. La cigarette me sert d'excuse. Elle me permet de sortir la tête de mon bureau, d'aller prendre l'air, de faire une pause dans cette course à la productivité imposée par le système capitaliste. La cigarette est donc aussi un objet de fuite quant à la productivité, à la course, au système compétitif permanent. Elle me permet de lever la tête, de décrocher, de faire autre chose, de profiter. Or, ai-je réellement besoin de cette cigarette pour faire une pause? Rien n'est moins sûr. La cigarette est seulement une excuse, visant à justifier cette pause qui m'est nécessaire. Grâce à elle, je ne me sens plus illégitime et n'ai pas peur du jugement d'autrui sur moi. Il s'agit, en vérité, de s'affranchir du regard des autres, et de prendre cette pause car nous en avons envie/besoin, sans chercher plus d'excuses. Il s'agit d'être aligné.e entre ses besoins/envies/idées et ses actions.
En effet, comme dit plus haut, la cigarette peut aussi être un moyen de fuir une sensation. Il existe différentes esthétiques à la cigarette vis-à-vis de l'ethos d'une personne, ou de son intériorité. Elles s'accompagnent de plusieurs imaginaires. Nous commencerons par analyser l'esthétique du mal-être en corrélation directe avec le thanatos, soit le désir de mort du.de la fumeur.euse. Cette esthétique a été largement véhiculée par les réseaux sociaux, ainsi que le cinéma notamment. Nous commencerons par ce dernier. C'est une esthétique qui se perçoit très facilement, elle est attendue même par le.a spectateur.ice, d'où son impact massif sur la société. Combien de fois avons-nous vu un personnage triste, déprimé, brisé, après un décès, une rupture, une déception, allumer une cigarette pour pallier à son malheur. Comme si fumer atténuait la douleur. Comme si fumer palliait au coefficient d'adversité du réel, à ce mal-être en moi. Ici, je fume pour fuir ce mal-être, pour l'étouffer. Il s'agit de scènes récurrentes, dans tous types de film. Nous avons un merveilleux exemple avec Margot Tenenbaum dans le film La famille Tenenbaum. Elle est d'ailleurs un double exemple, car en plus de remédier à son mal-être, elle l'entretient. Elle est l'esthétique même du mal-être avec cette figure d'artiste sombre et torturé.e dont le talent est gâché, imperceptible ou incompris. Nous avons tous cet imaginaire du poète maudit, qui écrit ses poèmes dans un carnet sur un banc, sous la pluie, cigarette au bec. Comme si la cigarette était motrice d'inspiration, mais aussi et surtout, car les poète.sses sont souvent qualifié.es d' "âmes torturées". Ces âmes torturées fument, comme pour pallier à leur supplice intérieur, encore une fois, il s'agit d'étouffer un mal-être, de se purger de l'intérieur en s'empoisonnant.
Paul B. Preciado, dans Testo Junkie, écrit : "Bien que nous ayons l'habitude de parler de société de consommation, les objets de consommations ne sont que les confettis d'une production virtuelle psychotoxique. Nous consommons de l'air, des rêves, de l'identité, de la relation, de l'âme." Cette affirmation prend tout son sens lorsqu'on parle de la cigarette comme objet de consommation. Nous achetons littéralement de l'identité en petit paquet. Mais en plus de l'identité, la cigarette rend très concret l'achat et la consommation de relation.
La cigarette est, en effet, un objet de socialisation. N'y-a-t-il pas des "coins fumeur.euses" un peu partout? ou même des lieux de rendez-vous après les cours, en face de l'établissement d'études pour les fumeur.euses? Des endroits pour un entre-soi de fumeur.euses. C'est un objet de socialisation car il permet d'approcher des inconnus avec une excuse : "t'as du feu?", ou encore "t'aurai une clope?". La cigarette est encore une fois une excuse, elle légitime un comportement, aller vers les autres, créer du lien, sans avoir l'air bizarre aux premiers abords. Oh, quelle surprise, nous fumons tous.tes les deux, alors la discussion sera sûrement plus facilement accessible. Elle est un objet de légitimation de nos comportements. La cigarette permet de se donner une contenance, de maintenir une certaine posture lors de la première interaction. Elle donne du courage. Tout cela n'est, encore une fois, qu'affabulation. Pure création de l'esprit. Ici il y a un manque de confiance en soi mais aussi des injonctions sociétales qui nous contraignent à ne pas faire de vague, à ne pas aller vers les autres, à s'en tenir à notre petite sphère privée, notre cylindre. Dans les villes c'est tout à fait criant, nous sommes perpétuellement en contact les uns avec les autres, mais sans créer aucun lien, sans aucune interaction. C'est à peine si nous remarquons la présence des gens qui nous entourent. Nous vivons seuls, dans nos petites bulles. Peut-être certain.es en ont marre et la cigarette devient un moyen de pallier à ce silence, à cette distance entre nous tous.tes. Elle est une excuse pour s'affranchir d'une société profondément individualiste.
En effet, qui n'a jamais éprouvé de gêne ou de difficulté en attendant quelqu'un ou quelque chose tout.e seul.e, sans rien faire. En silence. Les gens passent, vous regardent, portent un jugement sûrement (car beaucoup pense que tout le monde juge en permanence, mais étant toujours soucieux.se d'être jugé par les autres nous-même n'émettons pas de jugement en permanence, pourquoi supposer qu'il en serait autrement pour les autres?). Alors, instinctivement presque, j'aurai tendance à sortir mon téléphone, m'occuper l'esprit, les mains, faire autre chose, montrer que je suis occupé.e. La cigarette a son rôle à jouer dans un tel cas de figure. Je fume pour m'occuper, pour faire quelque chose, pour ne pas rester immobile et seul.e. Il s'agit encore une fois de notre identité narrative, nous refusons le récit selon lequel nous sommes susceptible d'être jugé.e.
Combien de fois ai-je entendu "je ne fume qu'en soirée, ce n'est pas pareil". Il s'agit exactement de la même excuse que celle de mon ami : "le moment est propice à"... Ça n'a aucun fondement. Rationnellement, fumer en soirée ou n'importe où ailleurs à exactement le même impact sur sa santé, la seule chose qui pourrait changer est le contexte. Lorsque je fume en soirée, je ne me donne pas le même ethos que lorsque je fume à la sortie du lycée. Les soirées (notamment pendant les études, collège et lycée compris) sont le paroxysme de l'identité narrative. Ce sont les lieux privilégiés où je vais me raconter, me donner à voir, chercher à être remarqué, ou au contraire être totalement invisible (bien qu'il s'agisse encore une fois d'une identité narrative). En fumant lors des soirées, c'est tout un imaginaire que j'emporte avec moi. Pour peu que je fasse une soirée avec des gens que je ne connais pas, alors j'aurai tout l'imaginaire de la cigarette comme objet véhiculeur de style. Je serai perçu comme cool, sûrement doté.e d'une large vie sociale, une personne atteignable, facilement approchable. Je pourrai aussi me créer une identité narrative tout autre, comme en allant dans un coin, seul.e, avec une cigarette au bec, j'embrasserai alors l'esthétique du "mystérieux" ou même du "mal-être", au choix. Tout n'est que question de perception.
Le plus impressionnant à mon sens concernant la cigarette est sa flexibilité vis-à-vis de le.a fumeur.euse. Fumer lorsque l'on est riche ou pauvre, femme ou homme, intellectuel ou ouvrier, noir ou blanc… Les industries du tabac ont si bien fait leur travail de propagande (ou publicité comme on préfère), que l'on peut fumer tout le temps, peu importe son genre, son sexe, sa classe, son statut social, son milieu, son éducation, ou même sa race. Evidemment les imaginaires véhiculés par chacune de ces possibilités ne seront pas les mêmes. Fumer pour un cadre d'entreprise lors de sa pause, lui sert à asseoir son statut social, il s'agit d'une marque de réussite sociale, il a l'argent nécessaire pour fumer (malgré les hausses exorbitantes des prix en France). Fumer le distingue, et impose une sorte de respect envers sa personne. Il véhicule un imaginaire de pouvoir, de force, d'autorité, de réussite (intrinsèquement lié avec sa posture, le café dans l'autre main ou le costard qu'il revêt participent à cet imaginaire). Tandis qu'un ouvrier fumant sur son lieu de travail pendant une pause, véhiculera plutôt un imaginaire d'aliénation, de pauvreté, de mal-être, d'échec. Sa cigarette nous paraît plus sale et plus nocive. Encore une fois ces imaginaires sont notamment véhiculés par les postures et les identités narratives de chacun, mais la cigarette appuie ces récits identitaires. Il en va de même si nous reprenons cet exemple et l'appliquons à des femmes. Marilyn Monroe fumante, n'équivaut pas à une prostituée du Bois-de-Boulogne fumante. Toutes deux véhiculent des imaginaires et des récits très distincts, pourtant, il s'agit de l'exact même objet. La cigarette se modèle à son utilisateur.ice, elle se greffe à lui.elle, l'image qu'elle véhicule change en fonction de qui la tient entre ses doigts. C'est tout le génie de cette industrie qui est parvenue à inclure la population mondiale à son marché, tout le monde peut fumer. La cigarette n'est l'objet d'aucun individu en particulier.
Pour preuve, ces récits de soi peuvent prendre différentes formes en fonction même de la cigarette. Chacun.e peut faire son propre récit narratif en fonction de l'objet qu'iel tient entre ses doigts. Fumer une Vogue, n'équivaut pas à une Marlboro et encore moins à un paquet de tabac à rouler. Certains encore fument la pipe, le cigare, le cigarillo, la cigarette électronique, la puff... Il s'agit à chaque fois de différentes manières de se raconter. Notre identité se forme en fonction de l'objet que nous manions. La Vogue est souvent associé à un esthétique de "meuf du 16", soit un esthétique bourgeois, un environnement aisé, une position haute sur l'échelle sociale. La Vogue par sa finesse dévoile une certaine délicatesse et sensibilité. La Vogue, dans l'imaginaire collectif, est exclusivement féminine. On pourrait ici s'attarder sur les stéréotypes de genre, mais ils semblent aller de soi. Finesse, délicatesse, sensibilité, douceur, tout y est. La Vogue a ce double esthétique qui renvoie argent (et donc une forme de pouvoir), ainsi que féminité et fragilité. La manière dont on la fume, la gestuelle, les détails tels que les bijoux ou le vernis (ou leur absence à tous deux), le vocabulaire et la modulation de la voix, nous feront tomber dans l'une de ces deux cases. D'autres part, la cigarette dite "industrielle" reste la plus commune, comme nous l'avons déjà dit, c'est la personne qui l'a tient qui modifie le récit qu'elle renvoie. Ici ça n'est pas la cigarette qui fait le.a fumeur.euse, mais le.a fumeur.euse qui se raconte par la cigarette presque exclusivement (car avec la hausse du prix des paquets, fumer des indus devient presque synonyme d'aisance financière et de richesse, on achète des paquets parce qu'on peut se le permettre). Enfin, la cigarette roulée a, quant à elle, une esthétique propre. Elle renvoie à un.e fumeur.euse aguérri.e, une personne douée de ses doigts, mais qui n'est pas dans une très bonne disposition financière. Elle est la cigarette favorite des lycéens, étudiants et prolétaires. J'aimais à dire qu'il y a une certaine poésie dans cette cigarette, à la constituer, la créer à l'aide de différentes parties que l'on réunit toutes ensemble (feuille, filtre, et tabac), avant de la consumer, de la détruire. Créer pour détruire. Passons. En bref, en fonction du type de cigarette que l'on fume, celle-ci dit quelque chose de nous. Je pense sincèrement que tout.es les fumeur.euses ont conscience de l'image qu'iels renvoient, et que le choix des cigarettes n'est pas laissé au hasard. La cigarette me permet de me raconter. Elle me raconte, mais c'est aussi moi qui choisis comment.
J'ai commencé à réellement fumer, pour ma part, lors de mes années lycée. Je ne pense pas qu'il s'agisse là d'un hasard. En effet, les jeunes commencent à fumer de plus en plus tôt, grappillant des années aux promos précédentes à chaque fois. Lorsque je sors des cours, je vois des élèves de 3e, cigarette entre les lèvres, briquet à la main. Je vois aussi des élèves plus jeunes, 4e voire même 5e pour certain.es avec des cigarettes électroniques, ou des puffs. Le fait que la plupart des fumeur.euses commencent aux alentours de ces âges-là n'est pas un hasard. L'adolescence est une période particulièrement compliquée, charnière même. Au-delà de la volonté de faire partie d'un cercle social, de faire comme les autres pour être bien-vu.e et accepté.e, l'adolescence emmène aussi un réel bouleversement. Il s'agit de la période de vie où la personnalité se forme concrètement, où l'on s'interroge un petit plus, où notre corps change drastiquement. Il s'agit du passage de l'enfance à l'adulte. On est plus un enfant, mais on n'est pas complètement un adulte. Selon moi, fumer à cet âge est signe d'une réelle volonté de rupture. Rupture avec son enfance, avec qui l'on était jusque-là. Une nouvelle fois, il s'agit d'une mise à mort d'une partie de soi. En fumant, je tue la personne que j'étais, dans le but d'accéder à un nouveau moi, plus "cool", plus à la mode, modelé par les normes (que cela soit en rentrant dedans, ou alors en s'y opposant). On polisse son identité. La cigarette devient un attribut, le nouveau socle d'une identité en formation. Cela expliquerait pourquoi arrêter de fumer est si difficile, car si mon identité se base sur ma relation avec la cigarette, rompre avec cette dernière signifierait rompre avec moi-même, et donc reformer une nouvelle identité avec de nouvelles bases. Nous avons tous.tes l'imaginaire de l'ado rebelle par excellence, qui fume pour montrer sa rébellion contre ses parents, voire même contre la société toute entière. Fumer pour l'adolescent.e est synonyme d'affranchissement. Affranchissement vis-à-vis de soi, ainsi que du cadre familial restrictif, contraignant. En fumant, je m'oppose. Sans parler de l'effet de groupe et de la volonté d'être inclus dans un certain cercle social qui peut pousser à commencer (pour faire comme les autres et ne pas être rejeté.e), fumer c'est s'opposer.
Qui n'a pas cette image du.de la rebelle fumeur.euse? D'abord adolescent.e, puis qui finit par s'asseoir sur ses idéaux dès qu'iel reçoit sa première fiche de paie. Le.a gauchiste, l'anarchiste, le.a communiste, l'intellectuel.le qui s'oppose à la société en fumant. On a cette image des gauchos anti-capitalistes qui fument lors de leur soirée, en crachant sur la société. Les intellectuels fument, les penseurs, les philosophes même. Fumer, c'est pour les gens qui pensent. Il suffit de taper dans sa barre de recherche internet le nom d'une personnalité que l'on aime bien, et il est très probable que vous trouviez cette personne avec une cigarette dans la main, regardant l'objectif avec un regard séducteur ou savant. Ces probabilités augmentent si la personnalité cherchée est en rupture avec la société, comme les écrivain.es Virginie Despentes, Paul B. Preciado par exemple, même des philosophes comme Sartre ou Camus. Fumer c'est s'opposer, c'est montrer qu'on est pas d'accord, qu'on réfléchit différemment, que l'on est à contre courant. Fumer, en somme, c'est montrer qu'on est différent.e. J'insiste sur le "montrer que", car en réalité, nous ne sommes aucunement différent.es. Il s'agit, encore une fois, de notre identité narrative et de la façon dont on se raconte. Nous pourrions même affirmer que : fumer, c'est se penser différent.e. Se sentir en marge, sous (voire pas du tout) représenté.e. En fumant, je clame mon individualité.
Il est ici intéressant de voir qu'en plus de n'être qu'un imaginaire, celui-ci est en total contradiction avec la réalité. Fumer est supposé être une totale opposition avec notre société capitaliste et consumériste. En réalité, comme expliqué dans le livre d'Olivier Milleron : Pourquoi fumer, c'est de droite?, l'industrie du tabac est l'une des industries les plus fructueuses du capitalisme. Fumer, c'est surtout un signe d'aliénation à cette société que l'on est censé vouloir révolutionner, alors qu'on ne fait que l'alimenter. Selon l'OMS : "Chaque année l'industrie du tabac est responsable de plus de 8 millions de décès, de la destruction de 600 millions d'arbres, 200 000 hectares de terres, de la perte de 22 milliards de tonnes d'eau et de l'émission de 84 millions de tonnes de CO2". Vu la situation dans laquelle on est, les températures que l'on subit, les canicules, les prochaines pénuries d'eau à venir, bref vu l'état de la planète et du climat, peut-être ces informations ne devraient-elles pas révolter seulement les "verts". Fumer, c'est de droite. Fumer, c'est être capitaliste. Il ne s'agit ni d'une rébellion, ni d'un désir de rupture ou de changement mais bien d'une aliénation.
Arrêter de fumer serait d'autant plus difficile, au-delà du fait d'être intrinsèque à nos identités, parce que la cigarette permet au fumeur de s'occuper les mains. Sans cigarette, le.a fumeur.euse ne sait plus quoi en faire, ses mains le.a gêne, iel ne sait où les mettre, ni comment les occuper. Alors, pour éviter d'avoir à faire face à ce malaise, iel reprend une cigarette, elle lui permet de se donner une contenance. Je pense sincèrement qu'il s'agit ici d'un argument de mauvaise foi. Je l'ai moi-même utilisé, il ne repose en réalité sur aucun fondement. Il s'agit simplement d'une nouvelle habitude à prendre, en commençant par se déshabituer. Les non-fumeur.euses n'ont pas ce problème, iels ne se posent pas tant de questions quant à quoi faire de leur main. Iels n'en font rien, et c'est très bien ainsi. Le.a fumeur.euse a prit l'habitude d'utiliser sans cesse ses mains, il lui suffit donc de se déshabituer pour ne plus éprouver de malaise lorsqu'iel n'en fait rien. En comparaison, il s'agit de la même chose qu'avec la musique lors des trajets. Nombre de fois où j'ai entendu : "je ne sais pas comment les gens faisaient avant sans musique", "sans mes écouteurs je ne vais nulle part", etc. Une nouvelle fois, il s'agit simplement d'habitudes que nous avons prises, et qui ne sont nullement naturelles. Nous n'avons pas besoin de musique, nous nous créons un besoin dû à nos peurs (de l'ennui, de sa condition humaine soit de la mort etc, il s'agit directement ici du divertissement pascalien), mais nous nous égarons.
En mentionnant l'habitude, le fait de fumer peut aussi être régit par un pur mécanisme d'habitude qui n'a plus rien à voir avec le désir ou l'envie. Je fume aujourd'hui parce que j'ai fumé hier. Pourquoi cela changerait? Je fume parce que c'est comme ça, parce que cela fait partie de qui je suis. Je fume parce que fumer en terrasse en café, c'est normal. Idem pour les pauses du midi, pour la sortie des cours ou du travail, pour le réveil le matin. Fumer devient quelque chose de machinal, que l'on fait sans même y réfléchir tellement cela est ancré en nous. Fumer fait partie de nous. Ce stade atteint, arrêté de fumer revient à remettre en question mon existence même, car fumer fait partie de l'expérience qu'est ma vie. Fumer et vivre sont pour moi une seule et même chose, si bien que je n'y pense même plus. Il y a une banalisation totale de cette action (qui encore une fois est un suicide à plus ou moins longue échelle).
Il est possible qu'il soit d'autant plus difficile d'arrêter pour certaines personnes car leur famille fume, leur.s parent.s, leurs ami.es ou proches. Une autre amie à moi me racontait que fumer était comme une religion dans sa famille. Qu'iels fumaient pour le dessert, dans la maison, à table, devant les films, tout le temps, en toute circonstance et en tout lieu. Ainsi, il lui était difficile (voire même "impossible" selon elle) d'arrêter. Sans me lancer dans un procès contre elle, je pense qu'il ne s'agit là que d'une question de volonté. Évidemment, sa volonté devra être bien supérieure à celle d'une personne souhaitant arrêter dans un environnement de non-fumeur.euses, mais il s'agit tout de même d'une question de volonté. Si elle avait vraiment l'intention de s'arrêter de fumer, alors elle le ferait. Comme Sartre l'affirme : nous sommes libres. Notre déterminisme arrête de nous déterminer à l'instant où nous prenons conscience de celui-ci, il s'agit alors d'user de sa liberté ainsi que de sa volonté (libre) pour s'en débarrasser complètement. Ainsi, certes il existe un déterminisme quant à la cigarette, mais ce déterminisme n'a rien d'une fatalité, il s'agit une nouvelle fois, en usant de l'expression de Sartre, du "coefficient d'adversité des choses" auquel nous devons faire face. Face à cette excuse que se donne mon amie, Claire Marin la rangera dans la case des "petits contrats de mauvaise foi que l'on passe avec soi-même" (Vivre autrement).
Je m'apprête à poser le point final à ce petit essai. Clôturant ainsi une réflexion qui m'a obsédé pendant plusieurs mois. Plusieurs mois depuis lesquels j'ai pris la résolution d'arrêter de fumer, définitivement. J'ai tenu, j'ai lâché, j'ai craqué, je me suis repris. Bref, comme pour tout le monde ma volonté aussi oscille. Le combat entre ma raison et mon imagination n'est pas terminé, et peut-être ne le sera-t-il jamais. Il ne s'agit pas de se blâmer lorsque que l'on échoue, mais de comprendre les raisons de son échec afin d'en tirer les conséquences et les leçons pour ne pas le reproduire. Échouer n'est pas grave, c'est s'enliser dans son échec qui l'est. Quant à la cigarette, la phrase de Walter Benjamin prend ici tout son sens : "[L'humanité] s'est suffisamment aliénée à elle-même pour être capable de vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de tout premier ordre". Le tabagisme est une des gangrènes de nos sociétés, pourtant fumer est encore quelque chose de fantasmer, de magnifier, et d'admirer. Il est grand temps que l'on se détache de ses mythes et de ses imaginaires infondés, afin d'apprendre à vivre dans le réel, et de lui faire face, sans le fuir, ou de se réfugier dans une existence parallèle. Il est temps de trouver de la cohérence entre son être profond et ses actions, ses désirs et ses choix. Déconstruisons-nous!
Pour aller plus loin :
Cash Investigation sur les lobbies du tabac
Pourquoi fumer c'est de droite, par Olivier Milleron
Aliénation et accélération, par Hartmut Rosa
Que crève le capitalisme, par Hervé Kempf
L'Être et le Néant, par Jean-Paul Sartre
Rupture(s) et Vivre autrement, par Claire Marin
Testo Junkie et Dysphoria Mundi, par Paul B. Preciado
Soi-même comme un autre, par Paul Ricoeur
Les réseaux sociaux pour Jacques, par moi-même
Remerciements :
Merci Sacha, pour tout. Merci de m'avoir mis face à mon déterminisme et à mon absence de volonté, ce qui m'a permis d'avancer plus vite que jamais. Merci d'avoir donné l'exemple, et de m'avoir guidé dans mes réflexions. Merci d'avoir pavé le chemin.
Merci à mes deux parents. Maman pour m'avoir répété que fumer c'était nul. Papa pour ton exemple concret vis-à-vis de l'aliénation quant à la cigarette ainsi qu'au travail. Tu arriveras à arrêter.
Merci à mes camarades bourgeois de Ste Ge : Maya Dupont pour son témoignage inspirant, son sourire, son humour (*toux*) et son écoute. Tancrède pour m'avoir permis de fumer les clopes de mon daron sans avoir à en prendre la responsabilité. Merci à d'autres à qui je n'ai aucunement parlé de ce projet, mais qui m'ont servi de parfaits sujets d'analyse.
Merci Arthur pour son écoute. Merci de m'avoir laissé m'énerver, d'avoir concédé certaines idées, de m'avoir repris, demandé de clarifier mes propos. Bien que ça n'ait pas toujours été facile pour comprendre, merci d'avoir été là.
Merci à Théo de m'avoir fourni en clope pendant plusieurs années maintenant, je laisse dorénavant ton tabac tranquille, tu n'as plus à t'inquiéter. Merci aussi de m'avoir soufflé des arguments à déconstruire.
Merci Ngone de m'avoir soutenue dans ma volonté d'arrêter, de t'être préoccupée de ma santé, et d'avoir écouté toutes mes diatribes sur les réseaux et la clope.
Merci à Julie, première lectrice et véritable homologue. Merci d'avoir ajouté des idées, d'avoir contre-dits parfois, de m'avoir rassuré aussi.
