La Douce - Dostoïevski

07/04/2026

édition Babel, traduction d'André Markowicz

Il s'agit d'un monologue très théâtralisé, avec des apostrophes au lecteur (public ?), voire même des indications de mise en scène (par exemple le rappel de la table sur laquelle gît sa femme, à côté de lui), au sein duquel on remarque une omniprésence d'un comique cynique particulièrement bien maîtrisé. En effet, Dostoïevski parvient à mêler deux genres complètement opposés : le tragique (genre noble par excellence, aller voir l'article sur l'Agamemnon d'Eschyle) et le grotesque (genre "bas" selon la terminologie aristotélicienne, parce qu'il s'agit d'un comique dégradé).
Dans cette nouvelle, nous sommes plongés (pris au piège plutôt) dans la conscience d'un mari dont la femme vient de se suicider et qui remonte le fil de leur relation pour comprendre son action. Or sa réflexion demeure inerte et tourne en rond, si bien que cette nouvelle se tinte d'une autre forme de tragique. Le personnage fait des accusations pour se dissocier de cette mort brutale, or au fur et à mesure qu'il narre leur relation, il tisse son propre portrait : celui d'un amant à l'amour égoïste et infondé la plupart du temps, aimant seulement lorsqu'il craint de perdre sa belle. La responsabilité du suicide commence à être interroger, mais peut-on y voir clair lorsque l'on a seulement accès à une conscience tourmentée et mensongère ?


J'ai beaucoup aimé cette nouvelle de Dostoïevski ! A chaque nouvelle lecture, je m'émerveille de sa capacité à se renouveler malgré la constance des thèmes. On est toujours plongé dans une conscience torturée qui tient avant tout un discours sur elle-même, mais jamais véritablement sur les mêmes modalités, et ça rend le tout absolument fasciné ! On a l'impression de se faire mettre à nu tout autant que le personnage (par certains aspects seulement, bien sûr). Bref, ce fut un très bon moment, je recommande, en plus c'est court !



Recueil de citations :

"Vous voyez, messieurs, il y a des idées, c'est-à-dire, vous voyez, certaines idées, dès lors qu'on les prononce, si on les dit avec des mots, ça fait d'une bêtise terrible. Ça fait qu'on en rougit soi-même. Et pourquoi ? Pour rien. Parce que nous sommes tous de la saleté, que nous ne supportons pas la vérité, ou je ne sais pas pourquoi." (p31)
"Mais quand une créature [douce] comme celle-là devient violente, elle peut passer toutes les bornes, on voit toujours qu'elle ne fera que se briser elle-même, qu'elle se force, et qu'elle est la première à ne rien pouvoir faire contre sa honte et sa pudeur." (p35)
"Et moi, je vous demande : la vie, à quoi me servait-elle après le revolver que levait contre moi l'être que je vénérais ?" (p43)
"je suis un rêveur : pour moi, j'avais assez de matière, et, quant à elle, je me disais que ça pouvait attendre." (p51)
"<<rien, rien d'autre, je ne te demanderai jamais rien d'autre, lui répétais-je à chaque instant, ne me réponds rien, ne me remarque même pas, laisse-moi juste te regarder dans un coin, fais juste de moi ta chose, ton petit chien>>..." (p60)
"Et je crois qu'elle a souri plus par délicatesse, pour ne pas me faire de la peine. Je voyais bien que je lui pesais, ne croyez pas que j'étais si bête ou si égoïste, et que je ne voyais rien. Je voyais tout" (p63)
"Qu'est-ce qu'elles peuvent me faire, maintenant, vos lois ? A quoi me servent-elles, vos coutumes, vos mœurs, votre vie, votre État, et votre religion ? Votre juge peut me juger, amenez-moi devant le juge, pour un jugement public, et je dirai que je n'avoue rien." (p71)


"Aveugle, aveugle ! Morte, elle n'entend pas ! Tu ne sais pas de quel paradis je t'aurais entourée. Le paradis, je l'avais dans mon âme, je l'aurais replanté autour de toi ! Bon, tu ne m'aurais pas aimé –très bien, et alors ? Tout aurait été comme ça, et tout serait resté comme ça. Tu m'aurais parlé comme un ami, comme nous aurions été heureux, avec quelle joie nous aurions ri en nous regardant au fond des yeux. Voilà comme nous aurions vécu. Et même si tu en avais aimé un autre – eh bien, même là, très bien, très bien ! Tu te serais promenée avec lui, tu aurais ri, et moi, je t'aurais regardée, de l'autre côté de la rue… Oh oui, très bien pour tout, pourvu seulement qu'elle rouvre les yeux, rien qu'une fois ! Rien que pour un seul instant, un seul !" (p71)


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