Les Trois sœurs - Tchekhov
Introduction de la pièce et présentation de tchekhov (à faire)
Plan (plus ou moins rigoureusement suivi)
Traitement des personnages et des intrigues entre eux
Thèmes obsédants (ennui et lassitude : silence, volonté de combler, omniprésence de la rêverie, d'un idéal d'ailleurs meilleur)
Esthétique de l'échec à tous les niveaux (action, temps et langage notamment)
Commençons par caractériser les 3 protagonistes de la pièce, les trois : Olga, Macha et Irina. Olga est l'aînée, elle se distingue notamment par sa prise de responsabilité. Contrairement à ses deux autres sœurs, Olga délaisse rapidement la rêverie (à se demander même si elle y cède) et semble accepter sa vie médiocre telle qu'elle est. En effet, elle est extérieure à toute intrigue amoureuse, aucun homme ne la courtise et elle ne fait pas part d'un désir de se marier ou de trouver l'amour et finit la pièce en tant que directrice d'un lycée au sein de sa province. Elle semble se satisfaire de son destin sans se plaindre, elle se distingue ainsi par sa résilience. Macha, elle, est mariée et insatisfaite notamment de sa vie sentimentale. Elle regrette un amour, ce qui l'entraîne à entretenir une liaison avec un homme pris lui aussi dans un mariage malheureux. Cette liaison qui lui apparaît comme une échappatoire à sa vie sentimentale médiocre et lui apporte un bonheur finalement éphémère, car son partenaire (Verchinine) doit finalement se séparer d'elle en déménageant, détruisant l'illusion qu'elle s'était créée et entretenait. Elle est alors contrainte de retourner à la médiocrité de son existence, d'autant plus amère, qu'il lui a semblé pouvoir y échapper. Si Macha rêve aussi de quitter sa province pour Moscou, ville pleine de promesses qui se présente comme l'oasis des sœurs, c'est surtout Irina, la cadette, qui en rêve jour et nuit. Irina se distingue de ses sœurs, car elle est celle entretenant le plus d'illusion de bonheur, insatisfaite, elle pense que sa vie changera si elle part pour Moscou, si elle trouve un travail, si elle parvient à se marier. Elle est au cœur de la plupart des intrigues amoureuses, toutes se révélant insatisfaisantes. Toutes ses illusions se détruisent devant ses yeux et plus elle rêve, plus elle se débat contre son existence, plus elle s'y enlise tragiquement : elle trouve un travail, mais, médiocre, il finit par participer à son malheur au lieu de lui permettre d'y échapper. Il en va de même pour Moscou, qu'elle ne verra finalement jamais.
Ce qui m'a marqué d'entrée de jeu dans la pièce de Tchekhov sont les entremêlements des intrigues amoureuses qui sont toutes croisées. Divers hommes, mariés ou célibataires, courtisent notamment deux sœurs qui répondent positivement ou non à leur sollicitation. Si tous les personnages (à l'exception d'Olga et de Tchéboutykine) aspirent à trouver leur moitié, tous sont déçus. Macha est mariée à Kolyguine, or les deux, pensant plus ou moins s'aimer au début, ne s'aiment plus, pour preuve, Macha aime Verchinine, marié à une autre femme, dépente comme insupportable, qui l'aime en retour, les deux entretiendront d'ailleurs une relation, et Kolyguine avoue préféré Irina, la soeur de Macha. Irina est, quant à elle, courtisée par trois hommes au total : Koulyguine, Soliony (un grossier personnage, restant seul dans son coin à l'exception de ses interventions ironiques ou des ses piques presque aléatoires) et Touzenbach. Elle accepte de se marier avec Touzenbach sans amour, mais par respect et dans l'espoir d'y trouver un moyen de quitter sa province. André, le frère des trois soeurs, est marié à Natacha, d'abord par amour, mais il finit par se rendre compte au fur et à mesure de la pièce qu'il ne l'aime pas (ou plus), voire qu'il l'a méprise, tandis qu'elle semble entretenir une relation avec un autre homme : Protopopov.
A l'extérieur de ses intrigues amoureuses, on retrouve Tchéboutykine, un médecin profondément indifférent et las à tout ce qui se passe autour de lui. Il a constamment la tête dans ses journaux, dont il note parfois quelques phrases dans son carnet ("Ca, il faut le noter").
A travers la pièce de Tchekhov on remarque l'occurrence de divers thèmes qui reviennent comme des ritournelles, qui semblent même structurer son œuvre, à commencer par l'ennui et la lassitude, la confrontation à l'absence de sens chez les personnages. On le ressent notamment à travers la profonde solitude que semble ressentir chaque personnage, paradoxalement à la société qui peuple continuellement la scène. Si tous les personnages sont rarement à moins de trois en même temps sur scène, ils explicitent tous une impression de totale incompréhension d'eux-mêmes par leur pair ou de leur pair par eux-mêmes. Cet ennui et cette lassitude passe également par les plaintes récurrentes d'une fatigue constante. Les personnages sont toujours victimes d'épuisement ou de maux divers (de tête notamment). L'ennui et la lassitude est également palpable par l'omniprésence du thème de la mort (la mort des parents et notamment du père des sœurs qui sert d'entrée dans la pièce). Ces derniers passent aussi énormément par les silences structurants la pièce (à ce titre, le foisonnement des "un temps" est très significatif), essaye désespérément d'être chassé par les personnages de diverses manières. On peut ici penser aux discussions philosophiques souvent amenées par Verchinine, au sujet de la connaissance, du bonheur et de la vie, mais qui semblent voués à tourner en rond, ressassent toujours les mêmes conclusions : à savoir que le bonheur leur est inatteignable (à moins, il semble à Irina, de trouver un travail ou d'aller à Moscou). Une autre manière de fuir cet ennui (et la mort) est mise en lumière par Tchéboutykine qui s'enivre pour remédier à sa souffrance. Il raconte avoir renoncé à l'alcool pendant deux ans, puis lors d'une soirée, alors qu'il s'ennuyait, le souvenir d'une femme qu'il aurait tué par manque de soins lui est revenu, et ce souvenir, provoquant du dégoût vis-à-vis de lui-même, l'a enjoint à se remettre à boire afin de chasser ce mal-être profond.
Un autre thème structurant de la pièce de Tchekhov qu'on a commencé à soulever à travers le personnage d'Irina est le rêve, l'idéalisation, l'illusion d'un ailleurs nécessairement meilleur. En effet, tous les personnages (en particulier Irina néanmoins) entretiennent des espoirs de bonheur, toujours remis à un lendemain ou à une condition spécifique : déménager à Moscou par exemple (une envie qui clôture les deuxième –"Moscou !"– et troisième acte –"Partons !"– , par l'entremise d'Irina dans une plainte et une supplication), mais il en va de même du rêve de trouver un travail, l'amour ou de se marier. Toutes ces perspectives sont vues comme des perspectives d'émancipation qui permettrait d'atteindre le bonheur. On notera à cet égard l'omniprésence des oiseaux dans l'œuvre, véritable symbole de liberté et de voyage, auquel semblent aspirer les personnages. On remarque également l'entremêlement de temporalités au sein de la pièce : les personnages rêvent d'un passé merveilleux auxquels ils ne peuvent plus retourner, ainsi que d'un avenir perpétuellement idéalisés et toujours inatteignables, ce qui les pousse à critiquer, voire abjurer le présent dans lequel ils sont bloqués. Les personnages n'évoluent jamais véritablement, mais se projettent dans l'avant ou l'après, cherchant toujours une fuite du présent et de son silence pesant.
Les personnages semblent en effet bloqués dans un présent perpétuellement décrié mais dont ils ne peuvent pas se séparer, toujours pris dans les silences et l'ennui et cherchant des remèdes extérieurs pour s'en extraire comme on l'a déjà vu. Ce retour du même au sein même du mouvement (la linéarité de la pièce, une forme d'évolution de l'intrigue, bien que moindre) est au sein même de l'organisation de la pièce. En effet, toutes les tentatives d'extraction des personnages, de changement véritable échouent.
On remarque une forme d'esthétique de l'échec dans l'œuvre de Tchekhov où les idéaux et les rêves des personnages sont perpétuellement déçus, soit ils n'aboutissent pas, soit ils se révèlent finalement participer et augmenter leur malheur déjà existant.
Cette esthétique de l'échec passe notamment par la triangulation du silence, des pleurs et des rires, tous les trois intrinsèquement liés. Les silences encadrent la pièce, le moindre dialogue ou même monologue en recèle, en témoigne la profusion des "un temps". Le silence retombe toujours, il arrive, est chassé, puis retombe à nouveau et ainsi de suite. Son omniprésence participe d'une sorte d'angoisse des personnages, ainsi renforcée et rendue palpable pour le lecteur/spectateur. On remarque que ces silences, ces pleurs et ces rires sont extrêmement brefs, quand un personnage pleure, il se reprend immédiatement et cela ne dure qu'un très bref instant, parfois ce n'est même pas remarqué ou souligné par les autres personnages présents sur scène. Il en va de même des rires, qui retombent tous inéluctablement dans le silence et sont chassés par d'autres paroles, dans une boucle incessante.
Elle passe également par la profusion des "ratés", non pas la désillusion progressive des personnages (sur laquelle nous reviendrons), mais les "ratés" à proprement parler. A cet égard, la séquence des masques est très parlante : tous les personnages sur scène attendent des masques pour leur soirée, on leur affirme néanmoins qu'ils ne viendront pas, alors tous sortent pour trouver d'autres occupations dehors, or les masques arrivent bien à la demeure mais comme il n'y a personne, ils repartent et quand les personnages reviennent, les masques sont déjà partis. On peut également penser à Verchinine qui ne cesse de dire qu'il meurt de soif et qu'il voudrait bien du thé pendant plusieurs pages, or quand la domestique arrive avec le thé, il est appelé ailleurs et doit quitter la demeure, ne pouvant ainsi pas profiter du thé tant espéré. Ces "ratés" sont omniprésents dans la pièce, petits événements qui se révèlent aussi bien tragiques que comiques.
Cette esthétique de l'échec passe également par l'absence de drame réel, le lecteur/spectateur n'est jamais du côté de l'héroïsme ou de véritable tragique, ce qui pourrait être qualifiée de véritable "drame" dans la pièce se passe ailleurs, dans un hors-scène dont nous sommes privés, si bien que leurs effets tragiques échouent également. Par exemple, il nous est raconté au début de la pièce (à l'aide d'une narration d'un personnage extérieur à l'événement) que la femme de Verchinine multiplie les tentatives de suicides. Le suicide, thème éminement tragique et exploité par le romantisme (inédéquation avec la réalité et volonté d'y échapper, véritable souffrance du sujet) est ici traité en mineur, comme une anecdote. Quand Verchinine est appelé ailleurs, le privant de thé, c'est car sa femme a à nouveau essayé de mettre fin à ses jours, il s'eclipse "à l'anglaise" de la maison, sans faire de bruit ni prévenir les autres, reléguant cet événement à l'épisodique, à du banal qui évacue toute la portée tragique de l'événement. On peut également penser au duel final entre Soliony et Touzenbach pour le coeur d'Irina, qui se passe en hors scène et est narré par des personnages encore extérieur : Kolyguine expose la situation qui a mené au duel à Tchéboutykine qui n'y porte aucune attention. Puis, alors que sur scène les personnages échangent des banalités, un coup de feu est tiré hors-scène, le lecteur/spectateur sait qu'il s'agit là du duel mais est privé de tout ce qu'il a d'héroïque et tragique. La scène est finalement exposée par Tchéboutykine avec une lassitude peu commune. Le lecteur/spectateur connaît tous les enjeux et parvient à suivre l'action sans jamais pouvoir y assister, on sait que Soliony a confronté Touzenbach car il ne peut pas accepter d'avoir un rival vis-à-vis d'Irina, qui a accepté d'épouser ce dernier après s'être refusé à Soliony. Tchekhov nous contraint à toujours être de l'autre côté, du côté de l'inaction, de l'ennui et du vide, bien que des événements dramatiques aient cours. Cela passe notamment par l'usage de la narration par un tiers et des ellipses, si les choses se passent, elles nous sont toujours extérieures. Touzenbach fait sa demande à Irina et elle l'accepte, mais cela se passe entre l'acte III et IV, par une ellipse qui ne nous permet pas d'y accéder. On en prend connaissance par le recours à deux narrations lors de l'acte IV : celle d'Irina qui expose sa propre situation ainsi que celle de sa soeur Olga, qui a accepté le poste de directrice, puis celle de Koulyguine et Tchéboutykine vis-à-vis du duel opposant Soliony et Touzenbach.
Cet échec du tragique est omniprésent chez Tchékhov et très perceptible dans cette pièce, structuré par l'échec : l'action échoue, mais les rêves et illusions des personnages également. Tous les mariages se révèlent malheureux, les liaisons également, même celui d'Irina et Touzenbach, qui pouvait apparaître comme un échappatoire pour elle. Néanmoins, on apprend qu'elle l'épouse sans amour, mais par respect et afin de s'établir et parvenir à quitter sa province pour Moscou. Or il meurt avant même de pouvoir l'épouser véritablement, la contraignant définitivement à la médiocrité et à l'ennui de sa province.
Mais il passe également par un échec de la parole. Si cette dernière est déjà mise à mal par la profusion des silences, on remarque également qu'elle tend à ne jamais aboutir, elle ne va jamais au bout d'elle-même. De nombreuses fois, les personnages semblent dialoguer, mais on remarque qu'ils ne se répondent pas et parlent de deux choses différentes sans s'écouter, il s'agit alors plutôt de l'entremêlement de deux monologues distincts que d'un dialogue à proprement parler. On remarquera, au même titre, que les personnages perdent très souvent le fil de leur propre parole, se reprenant, bredouillant, sautant d'un sujet à l'autre sans y prêter grande attention. On peut également se rappeler le dernier échange entre les fiancés Irina et Touzenbach avant le duel (qu'Irina ignore) de ce dernier. Touzenbach (au même titre que le lecteur/spectateur) sait qu'il s'agit peut-être là des dernières paroles qu'il adresse à la femme qu'il aime, mais il ne sait pas quoi lui dire et bredouille des mots insignifiants, ayant comme toute dernière parole quelque chose à propos du café, témoignant d'un véritable échec de la parole et des mots à saisir quoi que ce soit du tragique. Si on aurait pu atteindre un dernier dialogue tragique de deux amants voués à être séparés par la mort, Tchékhov nous en prive également. Cet échec de la parole traduit également la vacuité et la médiocrité de l'existence de ces personnages, inapte ne serait-ce qu'à la saisir, autrement qu'en ressassant les mêmes mots, les mêmes obsessions.
Néanmoins, s'il y a quelque chose de profondément tragique dans ces échecs répétés et dans cette privation du drame même, si les silences et l'inaboutissement de la parole transmettent bien la lourdeur de l'atmosphère d'un drame, et c'est ainsi que la pièce est souvent interprété, il y a également quelque chose de comiquement grinçant et d'ironique. Tchekhov avait d'ailleurs d'abord pensé sa pièce comme un vaudeville et comme une comédie, et c'est étrangement une tonalité qu'on retrouve assez bien dans la pièce. N'y-a-t-il pas quelque chose de drôle à voir ces personnages tourner en rond, retomber toujours aux mêmes endroits et pourtant aspirer toujours aux mêmes idéaux inlassablement déçus, les remplacer par d'autres qui échouent à leur tour ? N'y-a-t-il pas quelque de grinçant à voir tous les "ratés" savamment organisés par l'auteur, bien que minimes (d'ailleurs n'est-ce pas ce qui les rend d'autant plus comiques) ? Malgré son apparence de tragédie, Les Trois sœurs est également structuré par ce comique, qu'on peut trouver ironique, amère et grinçant, mais particulièrement savant aussi. Voir ces bourgeois perpétuellement insatisfaits et se plaindre de choses qu'ils ont pourtant sous leur nez en permanence a quelque chose de savoureux.
Autre que la dichotomie tragique/comique, il semble possible d'en sortir en essayant de devenir la possibilité d'un espoir au sein même de la pièce. Si elle tourne en rond, si tous les personnages partent comme ils sont arrivés (les idéaux en moins, peut-être), deux personnages semblent pourtant s'être accommodés de leur situation et de leur existence à travers l'intrigue. D'abord Olga, comme on l'a vu au début, qui obtient un travail de directrice et semble s'en satisfaire, elle ne rêve ni au mariage ni à l'amour et demeure dans sa province sans se plaindre. Cette résilience la fait ainsi apparaître comme un personnage positif, qui parvient à s'adapter à son destin et reprendre le dessus sur lui en l'acceptant. Elle peut ainsi apparaître comme un espoir de bonheur dans cette pièce en spirale. L'autre personnage, dont l'attitude est bien différente, est Tchéboutykine, qui s'extrait des atermoiements des personnages par sa lassitude et son détachement final qui lui permet de traiter tous les événements en mineur (même la mort d'un camarade), et ainsi de se satisfaire de l'existence qu'il mène sans plus la remettre en question. J'émets des doutes quant à la positivité de ces deux attitudes, néanmoins, les penser comme des personnages ayant réussi à s'extraire de la médiocrité de leur condition d'origine est certainement un exercice stimulant.
